Abderrahmane Benkhalfa : «Les banques publiques doivent passer par un mixage des capitaux»

      Les pouvoirs publics entendent, à travers diverses mesures, améliorer l’inclusion financière et mobiliser de nouvelles ressources. Quel est selon vous le potentiel  du marché ?
Le marché algérien est un marché important avec  un potentiel important, mais le niveau de bancarisation est faible. Des flux, des opérations, des transactions et des ressources existent, et sont en dehors du circuit bancaire, en grande partie. La Banque d’Algérie cite des chiffres concernant la masse monétaires et des ressources non bancarisés et qui sont à des niveaux importants.  Il ne faut pas se concentrer sur les chiffres, mais sur la taille et du niveau de ressources à bancariser. Ce sont des ressources qui sont, soit thésaurisées et qui ne tournent pas, où  ce sont des ressources qui tournent dans un commerce mais en dehors du circuit bancaire, elles circulent donc en cash. A chaque fois qu’il y’a des opérations et des transactions en dehors du circuit bancaire, on ne peut pas dire qu’elles ne sont pas dans l’économie, mais c’est une économie non bancarisée liée au développement du cash. L’objectif aujourd’hui, sur la place bancaire et financière, est de faire de l’inclusion. Cela n’a rien à voir avec le fisc ou des obligations légales.  Cela veut dire que  les ressources thésaurisées ou celles qui sont en circulation en dehors du circuit bancaire gagnerait à y revenir. Dans le circuit bancaire, il existe des instruments de mobilisation de l’épargne et des instruments de financement. Les instruments de mobilisation de l’épargne comptent par exemple les livrets et comptes d’épargne, et à l’avenir les placements boursiers. En parallèle, il y’a les instruments de financement. Et c’est grâce à l’épargne mobilisée qu’on finance les projets. Au niveau bancaire, plus on fait de l’inclusion, plus le circuit idéal, qui consiste à mobiliser de l’épargne pour proposer des instruments de financement, fonctionne mieux.  Plus il y’a d’épargne, plus il y’a des financements, plus il y’a des projets financés.  L’extension des financements vient de la mobilisation des ressources. J’aime à comparer les ressources circulant dans le circuit bancaire et dans l’économie avec le sang qui circule dans le corps humain. S’il y’a moins de sang, le corps humain devient plus faible.  Les banques ramassent les ressources qui viennent du petit, moyen ou grand épargnant, et font de l’intermédiation bancaire, proposent des financements, selon à certains nombre de garanties, pour répondre à des besoins. Sinon, il y’a rupture de la chaîne de financement : les besoins grandissent et les ressources diminuent. Il y’a des pays où les ressources n’existent pas. Ceux-là sont donc obligés de recourir à l’endettement. Il y’a des pays, comme le nôtre, où les ressources existent, elles sont disponibles, elles sont thésaurisées ou en circulation. Ces ressources doivent donc être mobilisées.
Quel pourrait-être l’apport de la finance islamique dans ce contexte ?
Il y’a divers canaux de mobilisation. Il existe des canaux classiques. Mais, il y’a aussi un canal qui intéresse des épargnants potentiels qui peuvent considérer  que la formule classique de l’intérêt peut induire un doute du point de vue des convictions religieuses. Vis-à-vis de cette catégorie qui peuvent être de petits, moyens, ou grands épargnants, entrepreneurs et investisseurs, il y’a les produits de la finance islamique. Certains les appellent les produits de la finance participative, ou de la finance alternative. C’est un marché qui existe. C’est un canal supplémentaire qui va drainer des ressources et des financements.Mais j’insiste sur le fait que les produits de finance islamique sont un complément à la finance conventionnelle, et non un antidote. La finance classique et la finance non conventionnelle se mobilisent en segments de clientèle. Aucun des deux ne jette le discrédit sur l’autre. Ce n’est pas comme dans certains pays. Ce n’est pas un financement parallèle, mais un financement complémentaire.
Les produits de finance islamique existent depuis de nombreuses années dans notre pays, à travers notamment l’implantation de deux banques islamiques.  Pourquoi-a-t-on tardé  à développer ces produits ? Serait-ce lié au déroulement de l’opération de mise en conformité fiscale ayant démontré que les mesures prises sont insuffisantes pour mobiliser l’épargne ?
Pourquoi à chaque fois qu’il faut faire quelque chose, il faut attendre?  On pourrait se demander pourquoi avoir lancé le leasing bien après ? Pourquoi le capital-investment qui est un autre moyen de financement n’est pas encore élargi ? L’économie est un effet d’entrainement d’évènements, de conjonctures et de besoins.  A un moment donné, lorsque les besoins, les ressources et le niveau de croissance atteignent un certain seuil, la machine se met en branle, et accélère même. C’est ce qui s’est passé dans le marché des règlements électroniques. Nous avons un recul par rapport à la taille du marché. Les choses se font et j’espère que la mayonnaise va prendre dans quelques mois. Pour répondre à votre question : pourquoi ? C’est un concours de circonstance. Ceci-dit, les produits de finance islamique, ou de finance alternative ne sont pas montés selon la même ingénierie.  Dans le cas de la finance conventionnelle, vous avez un financement qui est détaché du bien concerné.  Elle induit un taux d’intérêt à payer. Dans ce cas, le propriétaire du bien, c’est le client. La banque apporte les financements, selon des garanties, pour que l’équilibre des risques soit maintenu et cela s’arrête là.  Dans le cas de la finance islamique ou alternative, la propriété du bien financé est celle de l’établissement bancaire, parce que selon les principes de la Chariaa, la vente est permise, mais pas le prêt avec intérêt. Cela nécessite une ingénierie complète, juridique et financière, le montage des produits, une définition des responsabilités des acteurs. C’est un espace complètement différent.
Qu’en est-il du volet règlementaire ?
Dans certains pays, comme le nôtre, une seule et même loi régit les deux types de finances. Il y’a déjà une complexité juridique. Cela étant, cette complexité est moindre que dans les années 90. Car depuis, de nombreux pays ont emprunté des voies complémentaires, à commencer avec les pays voisins et ceux du Moyen-Orient, avec la réglementation complémentaire, et les aménagements complémentaires. Les réglementations fiscales et comptables sont maintenant avancées et permettent une cohabitation sans frottement des deux finances. La Banque d’Algérie travaille actuellement sur un texte règlementaire. Nous avons également une série d’expériences dans d’autres pays, qui nous permettent d’avancer plus vite pour mettre en place une coexistence complémentaire des deux univers financiers. Reste une partie qui reste excessivement importante, celle relative au marketing bancaire. Il est vrai que les aménagements juridiques sont importants, mais il y’a aussi le marketing bancaire. La preuve est que les deux banques islamiques installées en Algérie ont fonctionné. Avec des difficultés certes, mais elles ont fonctionné. Elles évoluent et font des bénéfices. C’est parce qu’il y’a un marketing ciblé. Aujourd’hui, il y’a une grosse responsabilité qui devra être assumée par les banques, celle de former leurs personnels, pour permettre aux clients de choisir entre le crédit classique, le crédit bonifié, le leasing, la mourabaha et la moucharaka. Le catalogue des produits s’élargit. Du coup les formations et la démarche commerciale des banques doit s’élargir. C’est une phase qui prendra du temps, notamment dans les banques à double marché –finance classique et finance islamique. Mais une fois que tout est mis en place, c’est un canal demandé, mais c’est aussi un canal nécessaire dans l’élargissement des instruments de bancarisation.
Justement le Gouverneur de la Banque d’Algérie a récemment critiqué la rigidité des banques, notamment publiques, dans leur fonctionnement et dans l’attrait de nouveaux clients. Pensez-vous que les banques publiques ont le potentiel pour assouplir leurs process, attirer de nouveaux clients et mobiliser cette épargne ?
C’est certain. Il faut rendre à César ce qui appartient à César. Le secteur public a formé l’élite qui fait fonctionner le secteur privé.  Le personnel du secteur privé que ce soit dans l’industrie, le commerce ou les services a été formé dans les entreprises du secteur public. Il ne s’agit pas de compétence individuelle, il s’agit d’un mode de gouvernance.  Je plaide pour que le mode de gouvernance des entités publiques soit rénové. Pour revenir au secteur privé, il faut se demander qui gère les entreprises du secteur privé ? Ce sont des Algériens qui ont dirigé des entreprises du secteur public, que ce soit dans les domaines de l’énergie, des banques, des assurances...etc.  Je ne suis pas seulement un responsable, je suis également un acteur du marché et j’observe les tendances du marché. Aujourd’hui nous sommes dans une transition générationnelle qui fait que beaucoup de personnes qui gèrent les entités, sont formées à l’université. Mais la matrice du lancement  du secteur privé en Algérie, ce sont les cadres du secteur public. Ce sont des talents qui se sont même exportés. Il est vrai que les banques publiques relèvent du secteur des services, et ce dernier ne s’accommode pas de la gouvernance publique. On doit changer le mode de gouvernance des banques. Et il y’a deux façon de changer de mode de gouvernance : garder la même structure du capital, et changer les règles de gestion en donnant les responsabilités et le pouvoir de l’initiative aux dirigeants des banques publique, en considérant qu’un gestionnaire gagne 9 fois sur 10 et la dixième fois s’il perd, ce n’est pas une faute de gestion ; où alors une solution encore meilleure : un changement de gouvernance qui passe par le mixage des capitaux dans l’actionnariat. C’est pour cela que dans tous les pays qui sont développés, l’actionnariat des banques n’est pas resté 100% public. C’est le mixage des capitaux qui fait, en partie, l’efficience. Une entreprise qui ne compte que sur les capitaux publics, que sur les capitaux privés, ou que sur les capitaux étrangers, manque de viabilité sur le marché.  Les banques sont, dans le nouveau modèle de croissance et le nouveau mode de management de notre pays, celles qui doivent changer de mode de gouvernance, y compris par un mixage des capitaux.    

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