Algérie : Un revenu universel est possible.

“Pour atteindre la vérité, il faut une fois dans la vie se défaire de toutes les opinions qu'on a reçues, et reconstruire de nouveau tout le système de ses connaissances. ”R. Descartes.   C’est là, pour moi, un pur moment de jubilation intellectuelle et un privilège que d’écrire sur la possibilité d’instauration d’un revenu universel, d'une allocation universelle, d’un revenu d'existence, d’un dividende universel, d’un revenu de base, conditionnel ou inconditionnel, ou toute autre forme de revenu servi au citoyen sans contrepartie. Ouvrir un débat sur ce sujet est déjà une avancée notable, cela veut tout simplement dire que nous acceptons le principe, puis on aura tout le temps pour discuter des modalités pratiques. Je rejoins totalement l’opinion exprimée par le collectif NABNI sur le revenu universel, mais reste réservé quant à son universalité et son lien direct et conditionnel avec les subventions, même si, indéniablement, c’est ce système qui financera, en grande partie, le revenu de base. En effet, lors des primaires socialistes en France, le candidat gagnant de ces primaires, Benoit Hamon, avait lancé l’idée d’un revenu universel, soutenue par le célèbre économiste et spécialiste des inégalités économiques, Thomas Piketty, auteur du non moins célèbre, succès d’édition, « Le capital au XXI siècle ». Fervent partisan du revenu de base, je souhaiterai, à travers cette rubrique, apporter ma modeste contribution sur le sujet à l’effet de nourrir cette idée et entretenir un engouement significatif pour que nous avancions, à pas certain, vers un dispositif dans ce sens.
Une idée pas si nouvelle 
Aujourd’hui, l’humanité croit être meilleure et prend nos aïeux de haut et pourtant en 1516, il y a de cela plus de 500 ans, Thomas More, dans son ouvrage « UTOPIA », soutenait l’idée, révolutionnaire pour l’époque, d’un revenu de base inconditionnel. Mais c’est le philosophe Thomas Paine qui lui donne sa première formulation concrète en 1795, faisant ainsi du revenu de base un droit et non de la charité. Plus récemment, le Docteur Martin Luther King, dans son discours historique «  I have a dream », faisait référence au rêve que tout le monde puisse avoir un revenu, garanti, suffisant pour vivre. Il en discutait même avec le Président Lyndon Johnson lors d’une rencontre en 1966. Deux ans après en 1968, toujours aux Etats unis, plus de 1200 économistes de bords politiques différents (parfois Nobel d’économie) ont adressé au congrès américain une pétition en faveur d’un revenu garanti. Sous différentes appellations et différentes formes, plusieurs pays ont expérimenté le revenu octroyé aux citoyens sans contrepartie.  Tout d’abord, le Canada, à travers le programme Mincome entre 1974 et 1979.  Ensuite en Libye, sous Kadhafi, les citoyens ont toujours eu des sortes de revenus de base, sous diverses formes, allant de la gratuité de certains biens et services à des aides multiples sans conditions de ressources.  On compte aussi des expérimentations aux Etats-Unis, en Inde et en Iran,  au Singapour et bien dans d’autres pays. Enfin, la Finlande  teste, depuis le premier janvier 2017, un dispositif revenu inconditionnel, applicable sur deux ans, auprès d’une population de 2.000 personnes âgées de 25 à 58 ans, tirée au sort parmi des bénéficiaires des allocations chômage. Si l'essai s'avère concluant, Helsinki promet de l'appliquer à l'ensemble du pays.
Un dispositif pas si anti économique :
Un revenu de base, assez élevé pour subvenir aux besoins vitaux des citoyens, pourrait constituer un moyen de rediriger la force de travail vers les productions locales ou le bénévolat, plutôt que vers les grandes entreprises. Milton Friedman, par contre, estime qu’un revenu de base peu élevé, accompagné de la fin des minima sociaux, permettrait surtout de flexibiliser le marché du travail. D’autres vont même affirmer qu’un revenu de base puisse avoir, aussi, pour objectif d’admettre qu’on peut apporter à la société et créer de la valeur au-delà de l’entreprise et constitue un mécanisme sérieux d’incitation à l’initiative personnelle.
Un concept pas si anti modèle social :
Le revenu de base est un moyen d’une efficacité certaine à la fois pour lutter contre l’exclusion, le sentiment d’injustice citoyen et la grande précarité. C’est un moyen de socialisation et d’entretien de la cohésion sociale et du vivre ensemble.  Mais aussi et surtout un moyen pour repenser l’économie, la fiscalité et le travail. Bien conçu, il s’attaque à la primauté de la situation salariale sur la condition humaine et promeut une société, plus inclusive, attachée aux valeurs de solidarité et de justice. Son inconditionnalité troquerait un système obéissant à une logique de contrôle par un autre basé sur la confiance et l’accompagnement. Son individualisation réduirait les cas de dépendance vis-à-vis de parents ou de conjoints et conduirait à une meilleure émancipation et une plus grande autonomie. Même le très libéral, Frédéric Hayek disait « L’assurance d’un certain revenu minimum pour tous, une espèce de plancher en-dessous duquel personne ne devrait tomber même lorsqu’il n’arrive pas à s’auto-suffire, apparaît non seulement comme une protection tout à fait légitime contre un risque commun à tous, mais un élément nécessaire de la Grande Société dans laquelle l’individu n’a plus de demande spécifique pour les membres d’une communauté particulière dans laquelle il est né ».
Une piste pas si anti travail :
Si les hommes travaillent ou par choix ou par nécessité, la vertu, elle, y est plus forte là où il y a le choix, affirmer alors que le travail est une vertu n’est pas totalement vrai, parce qu’il ferait de la nécessité une vertu.  l’homme étant le résultat de la nature et de la culture, le travail ayant des fondements culturels certes mais aussi et surtout matériels, il ne serait pas faux de dire que l’homme n’est pas fait pour le travail ou tout au moins pour le travail rémunéré. La dimension nécessitée sociale et réalisation de soi peut être comblée par le bénévolat. Au-delà de ce débat philosophique, dans toutes les expérimentations d’un revenu sans contrepartie, les gens n’ont jamais décidé d’arrêter de travailler. Les femmes ont diminué leur temps de travail pour élever leurs enfants, les adolescents ont diminué leur temps de travail pour se consacrer plus aux études et les hommes ont diminué, de façon très marginale, leur temps de travail pour faire autre chose. Dans un système où chacun disposerait d’un revenu de base qui viendrait s’ajouter au revenu salariale pour constituer des revenus acceptables, le travail ne sera plus perçu comme pénalisant. C’est là le moyen de valoriser d’avantage le travail. L’exemple le plus édifiant, c’est la poursuite de bon nombre de retraités d’une activité rémunérée, salariale ou autre.
Ma proposition :
Principe : Il est question d’un revenu de base, pour tout Algérien vivant régulièrement sur le territoire, cumulable avec les revenus de toutes natures, à la condition unique d’âge. La condition d’âge n’est pas que comptable, elle est aussi et surtout d’essence stratégique, puisque la maitrise du phonème démographique est une dimension de sécurité nationale. Il touchera les populations dès l’âge de 15 ans et sera progressif en fonction de la catégorie d’âge. Son financement sera adossé, principalement, aux transferts sociaux (directs et indirects). S’il touche, distinctement, les subventions  des produits énergétiques, alimentaires, du logement et des subventions indirects, celles ayant trait à l’éducation et aux systèmes de santé et de protection sociale ne seront pas concernées. Le reste du financement sera assuré par une taxe sur les hauts salaires, un impôt sur le patrimoine et une « flat taxe» sur les revenus autre que salariaux, les revenus sur les transactions financières et autres opérations sur le capital.
Simulation :
  • Une population globale de 41.5 millions (projection) ;
  • Structure de la population par groupe d’âge (pour 10 000) au 01 Juillet 2015 comme suit :
De 15 à 19 ans :   3 232 850 ; De 20 à 24 ans :   3 689 350 ; De 25 à 44 ans : 13 450 150 ; De 45 à 59 ans :   5 552 700 ; 60 ans et plus   :   3 618 800.
  • Un revenu de base mensuel de l’ordre de :
3 000 DA, pour les 15 à 19 ans ; 8 000 DA, pour les 20 à 24 ans ; 12 000 DA, pour les 25 à 44 ans ; 8 000 DA, pour les 45 à 59 ans ; 5 000 DA, pour les 60 ans et plus.
  • Un taux de change du Dollar des Etats unis d’Amérique à 100 DA.
De cette façon, le revenu de base concernera 29 543 850 d’Algériens et coûtera, pour l’année, la somme totale de 31,57 Milliards de Dollars. Pour le financement : Les transferts sociaux couteraient, au plus bas de leur estimations, autour de 50 Milliards de Dollars des Etats Unis d’Amérique (on les a vu culminer à plus de 60 Milliards USD). Les subventions directes représenteraient 52 % et celles indirectes 48 %. Par construction, les subventions directes aux produits alimentaires sont de l’ordre de 25 %, celles de l’éducation, santé et transport 30 % et celles relatives au logement et bonifications des taux 45 %. Pour les transferts indirects, celles pour l’eau et l’électricité représentent 15 % chacune, le gaz 30 % et les produits pétroliers autour de 40 %. Nos calculs donnent : Sur les 50 Milliards, 26 pour les subventions directes et 24 pour les subventions indirectes. Ainsi, 6,5 sont consacrées aux produits alimentaires, 7,8 à l’éducation, santé et transport et enfin 11,7 au logement et bonifications des taux d’intérêts. De la même façon, 7,2 sont consacrées, à parité, à l’eau et à l’électricité, 7,2 au gaz et 9,2 aux produits pétroliers. Il s’agit de lever la subvention comme suit : 70 % pour le produits alimentaires, 80 % pour le logement, 75 % pour l’eau, 50 % pour l’électricité et le gaz et enfin 75 % pour les produits pétroliers. Cela nous permettra de récupérer, pour le financement du revenu de base, de 4,55 Milliards sur les produits alimentaires, 9,36 sur le logement, 2,7 sur l’eau, 1,8 sur l’électricité, 3,7 sur le gaz et 6,9 sur les produits pétroliers, pour un total de 29,01 Milliards de Dollars. Le reliquat de 2,56 Milliards de Dollars sera financé par les impôts et taxes évoquées ci-dessus.
Qui pilotera le revenu de base :
L’opération sera prise en charge par le Trésor Public ou mieux : l’Administration Fiscale. Le choix de l’administration Fiscale n’est pas anodin, il est même porteur de sens et peut s’avérer judicieux. Une administration économe, rigoureuse mais aussi de souveraineté, seule habilitée à procéder à des prélèvements obligatoires sans contrepartie, va ainsi vous servir un revenu sans contrepartie. Le pilotage de ce dispositif par l’Administration Fiscale, de par le lien qu’il va créer et maintenir avec les citoyens, va susciter le civisme fiscal, réformer la recherche de la matière imposable, renforcer le contrôle fiscal et améliorer le taux de recouvrement des impôts.
Effets sur la croissance et IDH :        
A travers l’application du dispositif revenu de base, correctement conçu, nous pouvons même prétendre gagner 1 à 1.5 point de croissance, puisque : Premièrement, la réorientation de la consommation : une redistribution de la richesse conduira à une réorientation de la consommation et un changement significatif dans nos habitudes de consommation, source de croissance ; Deuxièmement, l’effet des externalités : les externalités induites par le développement du bénévolat produisent de la croissance ; Troisièmement, l’amélioration de la qualité du travail conduira à une meilleure productivité et in fine à de la croissance. Nous allons, par ailleurs, réduire significativement le gaspillage, à travers l’élimination des systèmes de soutien inefficaces des divers produits et, améliorer l’IDH (Indice du Développement Humain) au moins à travers l’éducation et la formation.
En guise de conclusion :
Il ne s’agit pas d’une simple solution technique mais d’un projet. Il doit être mis en œuvre comme découlant d’un choix de société et non pas par défaut. Il doit être réfléchi et résulter d’une action délibérée, bien pensée et non le résultat fortuit d’une énième tentative de reformer un système insoutenable. C’est là un travail, certainement imparfait, à plus d’un titre, mais c’est l’œuvre d’un seul. Il n’y a  qu’ensemble qu’on fera grand et mieux. Il n’est pire sentiment que l’impuissance, il n’est pire situation que l’inertie. Penser c’est prendre conscience, réfléchir c’est passer au stade de l’action, expérimenter c’est comprendre qu’il ne faut pas attendre que les choses soient parfaites pour commencer quelque chose. Nous pouvons le faire, même maintenant. Personnellement, je vous l’avoue, je ne pense pas qu’il y aura un revenu de base, je sais qu’il y aura un revenu de base.  

Brahim Chahed

Universitaire. Cadre dans une entreprise publique

 

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