Ali Benouari, Ex-ministre du Trésor : «La planche à billets est un impôts invisible et traître»

  Le gouvernement vient d’opter pour le recours à la planche à billet pour couvrir le déficit du Trésor. Vous n’avez pas hésité à qualifier cela de contrefaçon de monnaie. N’est-ce pas excessif ? La création de monnaie de singe n’est il pas le joker de nombreuses économies même développées en temps de crise ?
Dans un pays où tout est truqué, où des centaines de milliards de dollars ont été gaspillés, en dehors de tout contrôle ni reddition de comptes, comment ne pas craindre le recours sans limites à la planche à billets, surtout que la Banque centrale a été privée de son indépendance au début du règne de Bouteflika? Après avoir dilapidé l’essentiel de nos ressources financières, provenant d’une matière première non renouvelable, il ne restait plus qu’à mettre la main dans le portefeuille des Algériens. Un véritable vol camouflé derrière un terme savant importé des pays occidentaux, celui de financement non conventionnel. En réalité ce n’est que de la vulgaire création monétaire sans contrepartie productive. Aucun dinar qui sera ainsi fabriqué ne représente un surcroit de production. Les prix monteront donc proportionnellement. Un impôt invisible, traitre, qui frappera surtout les populations les plus défavorisées. Des populations qui n’ont aucun moyen de se défendre.
Le gouvernement présente cela comme une alternative à l’endettement. Le financement non conventionnel n’est-il pas aussi un endettement qu’il faudra aussi rembourser ?
Si l’intention du gouvernement était de rembourser les dinars créés, il aurait précisé le volume de monnaie à créer, ainsi que le moyen et le délai de remboursement. Gageons que si, le moment venu, la pression populaire se faisait trop forte, il n’hésiterait pas à rembourser avec... une nouvelle émission de faux dinars. Il exclut l’endettement extérieur pour d’autres motifs que ceux avancés. D’abord parce que les créanciers étrangers savent comment se faire rembourser rubis sur l’ongle, contrairement aux créanciers algériens qui détiendront des dinars dépréciés. Ensuite parce que nos responsables préfèrent payer cash les importations qui génèrent de juteux pots de vin. Les crédits extérieurs sont en effet assortis de conditions gênantes de ce point de vue (appels d’offres contrôlés, crédits liés, etc.)
Le Premier ministre évoque des réformes structurelles. Néanmoins l’impression est nette que le gouvernement va encore s’appuyer sur des politiques keynésiennes qui n’ont jusque-là pas engendré la croissance souhaitée. Pourquoi persister sur cette voie ?
Le pouvoir actuel n’entreprendra pas de réformes structurelles sérieuses car celles-ci ont un coût social très élevé. Il sait qu’il n’a pas la légitimité politique pour faire accepter l’austérité qu’elles engendrent. Il a échoué à faire une politique de l’offre quand il en avait les moyens. Il a dépensé beaucoup d’argent dans des infrastructures douteuses et coûteuses et dans l’achat de la paix sociale. Se retrouvant sans le sou aujourd’hui, il tente quelque chose d’inédit, qui ne s’apparente pas à une relance de la demande de type keynésien. Une politique keynésienne ne saurait, de toutes façons, réussir car les capacités productives nationales à même de satisfaire une augmentation de la demande font défaut. L’augmentation de l’inflation qui résultera de la planche à billets amoindrira au contraire le pouvoir d’achat des agents économiques.
M.Ouyahia a également expliqué que le fait d’avoir écarté l’endettement extérieur est motivé par le fait de ne pas risquer d’être soumis en cas d’incapacité de remboursement aux réformes imposées par le FMI. Serait-ce parce que les autorités refusent d’initier certaines réformes, et est-on capables de s’endenter aujourd’hui aux meilleures conditions ?
Je viens de répondre en partie à cette question. Je peux rajouter une autre raison, qui renvoie au discours démagogique. Le pouvoir se présente en gardien de la souveraineté du pays alors qu’il l’hypothèque tous les jours en rendant notre pays de plus en plus vulnérable au prix du pétrole et aux chocs externes. De nombreux exemples montrent qu’un tel raisonnement ne tient pas la route. Prenons par exemple, la reconstruction et le développement de l’Europe et du Japon au lendemain de la seconde Guerre mondiale, qui ont été financés par le fameux plan Marshall. On peut constater partout cette évidence: tous les pays riches s’endettent, ainsi que la plupart des grandes sociétés multinationales. A l’opposé, rappelons-nous ce qui est arrivé à la Roumanie de Ceausescu, après qu’elle eût remboursé la totalité de sa dette extérieure... Le recours à la planche à billets n’est-il pas au final expliqué par le volonté du pouvoir politique d’entretenir une certaine clientèle dans la perspective des échéances électorale de 2019 ? Absolument! Car le gouvernement, par la bouche de Ouyahia, a déclaré que la priorité ira au remboursement de la dette de l’État vis à vis des grosses entreprises privées...qui ont financé les campagnes présidentielles de Bouteflika. Alors, comment ne pas penser que l’argent ainsi distribué servira à financer la prochaine campagne?
Ouyahia dit être sûr que les investissements à venir et la croissance qui en découlera permettront de rembourser les avances de la Banque d’Algérie, mais prétend n’avoir aucune idée précise des besoins de financements du trésor. N’y a-t-il pas une sorte de contradiction dans ce propos ?
Ce sont là des promesses comme en tiennent tous les escrocs. Et les escrocs ne craignent pas, comme tout le monde le sait, les contradictions. Deux remarques, à cet égard: - d’abord l’argent ainsi créé servira à financer, non pas la croissance, mais des dépenses de fonctionnement improductives et à refinancer les transferts sociaux (subventions aux tarifs de l’eau, de l’électricité et des carburants, subventions à l’accession au logement, etc.) Sans la planche à billets, l’État serait contraint d’augmenter considérablement les tarifs et réduire les subventions aux produits de première nécessité. Ensuite la structure budgétaire n’est pas tournée vers la croissance, bien au contraire, puisque le budget d’équipement, déjà rachitique, a été réduit de 28% cette année. Si l’on déduit de ce budget fois les transferts sociaux (plus de 50% du total), il ne reste pas grand chose pour soutenir la croissance.
Le Premier ministre a écarté d’emblée l’apport substantiel des fonds cachés dans le circuits de l’informel, et par conséquent tout recours à un changement de monnaie tel que vous l’avez défendu. L’importance de la sphère informelle serait-elle au final une légende urbaine, comme veut le faire croire le chef de l’Exécutif ?
Je prépare une longue contribution dans ce sens, à paraître prochainement. Elle sera consacrée aux déclarations mensongères des dirigeants et aux statistiques sujettes à caution. Le changement de billets de banque fait peur au régime, quel que soit le volume de circulation fiduciaire qui circule dans le marché parallèle. Le pouvoir n’en veut pas car ce changement démasquerait ses clients et complices. Une telle opération est absolument efficace pour tracer les capitaux non déclarés, n’en déplaise à M. Ouyahia, qui veut nous faire croire qu’il n’y a pas d’argent qui circule sur le marché informel. Qui peut croire un tel mensonge?
Un changement de monnaie est conditionné par un certain nombre de préalables, résumés par le FMI dans la volonté du pouvoir politique d’initier des réformes économiques, financières et monétaires, de renforcer les prérogatives de la Banque Centrale, et d’ouvrir le marché ainsi que d’aller vers la convertibilité de la monnaie nationale. Le Fonds estime aussi que cela se fait dans les économies dollarisées, qui connaissent des complications en raisons de l’émergence d’une double comptabilité. L’Algérie correspond-elle à ce modèle ? Et est- on prêt à faire les réformes nécessaires en vue d’un changement de monnaie?
On dirait parfois que l’Algérie n’a qu’une opposition, qui serait le FMI. Je rappelle que les réformes suggérées par le FMI sont bien en deçà de celles que des experts algériens peuvent faire valoir, s’ils avaient leur place dans la décision. Je rappelle ici le programme que j’ai présenté lors de ma campagne à l’élection présidentielle. En particulier ma réforme monétaire et fiscale, qui trace les contours d’une nouvelle monnaie convertible et d’une fiscalité totalement nouvelle. Une réforme tournée vers la création de richesses et la réhabilitation de l’effort productif. Dans ce programme, toutes les réformes à caractère structurel sont évoquées, y compris ce que le FMI ne peut pas s’autoriser, du moins tant qu’on ne va pas frapper à sa porte. Je veux parler des réformes politiques et institutionnelles, sans lesquelles aucune réforme ne peut aboutir. Par exemple, le FMI vous parlera-t-il de l’importance de tenir des élections libres pour soutenir la croissance? Vous parlera-t-il de la nécessité d’instaurer une justice indépendante, de son lien avec la politique d’investissement? Cela étant, il faut lire entre les lignes les recommandations du FMI. Des désaveux quant à la politique suivie par les autorités peuvent alors être perçues. Ses recommandations à propos du taux de change ne laissent aucun doute quant à sa conviction profonde que la dévaluation est la seule arme à même de rétablir les déséquilibres financiers du pays. Ses conseils sont empreints de modération et courtois dans la forme, mais on devine clairement qu’il ne partage pas les principales orientations économiques des autorités. Celles-ci reprennent quelques unes de ses recommandations (comme le plan budgétaire pluriannuel) mais on voit qu’elles ne s’inscrivent pas dans une logique d’ensemble. On peut dire, dans une certaine mesure, que le FMI attend son heure...
Ouyahia écarte les risques de dévaluation du dinar et d’hyperinflation qui résulteraient de cette politique. Or on voit qu’en raison des craintes suscitées, beaucoup de personnes investissent dans la devise en tant que valeur refuge, ce qui fait flamber les taux de change parallèles. Serait-ce le prélude à la crise à venir ?
Le pire est à venir, car une mauvaise politique entraîne toujours une fuite de capitaux, qui se reflète dans la valeur de la monnaie nationale.
On annonce la mise en place d’une instance «indépendante» par décret présidentiel pour surveiller l’usage que fera le gouvernement de la monnaie à créer. Ne serait-il pas plus pertinent de renforcer plutôt les prérogatives de la Banque Centrale et lui redonner toute l’indépendance dont elle devait bénéficier grâce aux réformes des années 90 ?
Il en sera de cette instance comme il en a été des «instances indépendantes chargées de la surveillance des élections». Il suffisait de ne pas attenter à la loi sur la monnaie et le crédit, dans sa version originale, promulguée le 10 avril 1990. Bouteflika a remis en cause l’indépendance de la Banque Centrale dès son arrivée. Comme s’il avait eu le pressentiment qu’un jour il en aurait besoin pour masquer l’échec de sa politique.
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