Austérité : quand les ministres de la République «sacrifient» 10 % de leurs salaires

Mesure démagogique ou preuve de bonne volonté gouvernementale ? Les ministres de la République décident enfin « de céder 10 % de leur salaire au Trésor public à partir du 1er janvier 2017». L’info a été matraquée, la journée durant, par la chaîne d’information privée Ennahar TV, au point où il était difficile de passer outre. Eveil brutal, prise de conscience tardive ou profession de foi de la part des ministres… diverses sont les lectures à faire de la décision du gouvernement. L’opinion publique est, d’ailleurs, surprise par tant de « magnanimité » de la part d’un gouvernement qui n’a eu de cesse de réclamer des sacrifices, tant de la part des citoyens que de leurs élus. Car, au-delà de l’effet d’annonce, il serait plus réaliste de se demander  ce qu’un tel « sacrifice » induira comme économies pour le Trésor public. Faisons un peu d’arithmétique et supposons que le salaire mensuel moyen d’un ministre tourne autour de  300.000 DA. On en conviendra, chaque ministre offrira, alors, 30.000 DA de son salaire mensuel au Trésor. Rapporté aux douze mois de l’année et multiplié par le nombre de ministres que compte un gouvernement  pléthorique (32 ministres), on arrive à une économie d’un peu plus de 11,5 millions de dinars, en une année. Bref, il n’y a pas de quoi jubiler, dans la mesure où cette somme ne permettrait pas un quidam d’acquérir un logement digne de ce nom dans la capitale. D’ailleurs, on s’évertue déjà à réorienter le débat, de manière volontaire, sur la nécessité d’inciter tous les cadres de l’Etat à prendre part à cet effort qui doit être, au final, collectif. Le hic,  est que personnes ne veut parler des privilèges des uns et des autres. Fort heureusement, la Cour des comptes est là pour lever un pan du secret entourant le train de vie de l’Etat. Parcs de véhicules qui feraient pâlir d’envie un émir, dépenses excessives et frais futiles, meublent les constats et les griefs que l’instance de contrôle porte à l’exécutif, depuis sa réactivation en 2010. A titre d’exemple, la loi de règlement budgétaire pour 2014 révèle que plus de 1,5 milliards de dinars ont été mobilisés, au chapitre des provisions au titre des sujétions de service public et transférés au Premier-ministère. Ces fonds étaient destinés à la régularisation des dettes contractées par la résidence d'Etat du Sahel suite à l’installation de différents membres du gouvernement, entre 2009 et 2013. Ce n’est que l’arbre qui cache la forêt. Imaginez donc le gouffre qui sépare ce genre de dépenses, des malheureux salaires des hauts fonctionnaires de l’Etat. L’hypocrisie saute alors aux yeux, dans la mesure où l’on fasse mine de s’imposer une austérité qui n’en est pas une.   Un timing qui ne laisse pas de place au hasard La rationalité nous oblige aussi à nous interroger sur le timing de la décision du gouvernement.  Pourquoi tant d’atermoiements à prendre une mesure  qui s’imposait dès les premiers signes de la crise des marchés pétroliers.  A titre de comparaison, la majorité des pays de l’Union européenne avaient prescrit, par décret, des baisses allant de 15 à 30 % des salaires de leurs ministres dès 2010 consécutivement à la crise de la Zone euro. Les riches pétromonarchies du Golfe n’ont pas, pour leur part, attendu que l’espoir d’un rebond des cours du brut se confirme aujourd’hui à Vienne, avec une intervention historique de l’Opep, pour décréter une baisse de 20 % des salaires des ministres et des hauts fonctionnaires. Celles-ci ont pris des mesures dès que la crise pétrolière s’est aggravée en 2015. Quel est donc l’élément déclencheur de ce soudain sursaut de conscience gouvernementale. La polémique parlementaire consécutive à la réduction de moitié la prime de fin de mandat des députés, aurait-elle réellement mis aux devants de la scène les salaires des ministres et des hauts fonctionnaires de l’Etat ? Où serait-ce le tollé provoqué par la maladresse de la ministre de la Solidarité nationale, Mme Mounia Meslem, qui a mis les pieds dans le plat, en demandant aux femmes mariées de reverser leurs salaires au Trésor public pour « aider l’Etat » ? En tout état de cause, le timing du gouvernement ne laisse aucune place au hasard. Les ministres annoncent une baisse de leurs salaires, au même moment où l’on accorde un sursis de deux ans pour la levée des mesures portant retraite anticipée, comme pour faire oublier les nouvelles taxes imposables en 2017 et l’inflation galopante. Ce qui revient à dire que l’on vous donne d’une main, ce qui, jamais, ne compensera ce que l’on vous enlève de l’autre. Et c’est là que réside la duplicité du discours gouvernemental.   Faire le bilan de l’action gouvernementale Car il faut le reconnaître, toute la polémique à propos des salaires des hauts fonctionnaires de l’Etat n’a pas lieu d’être. Aucun pays qui se respecte ne voudrait d’un Etat qui se clochardise ou qui rétribue mal ses élites. Pour peu que celles-ci soient à la hauteur des missions qui leurs sont échues. C’est tout le cœur du problème. Au lieu de faire le bilan de l’action gouvernementale, on préfère chipoter et réduire le débat aux rémunérations. Si ce n’est cette « élite » qui a poussé le pays au bord de la faillite, et qui a préféré la fuite en avant en s’attachant à une rente que l’on croyait inépuisable, serions-nous dans une situation qui nous pousserait à nous abaisser à faire des calculs d’épiciers. Soyons sérieux. Si l’on veut aborder le problème des ressources budgétaires et des dépenses publiques, parlons rationalisation et de transparence de la gestion des deniers publics, de chasse à la fraude fiscale, d’impôt sur la fortune, de contrôle de la sphère commerciale, et de libéralisation de l’initiative économique en éliminant les canaux de redistribution de la rente dans la sphère réelle, et en mettant fin aux privilèges, à la bureaucratie et aux niches de corruption à tous les niveaux. C’est là que réside le vrai débat.

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