CINÉMA : A QUAND DES MULTIPLEX EN ALGÉRIE?

Mouna Salmi   Depuis des années le gouvernement tente de relancer la production cinématographique en Algérie. Une production qui a grandement souffert des aléas sécuritaires et politiques des années 1990. La plupart des salles de cinéma ont été fermées durant cette période de violence et d’instabilité. Au début des années 2000, le ministère de la Culture a décidé de reprendre le répertoire de la cinémathèque algérienne composé d’une vingtaine de salles. Certaines salles comme celle d’Alger, de Tlemcen, d’Oran, de Batna ou de Sidi Bel-Abbes ont été réhabilitées et ouvertes au public. A Annaba, l’opération de réhabilitation n’a jamais été achevée en raison de complications bureaucratiques. L’État a consacré 22 millions de dinars pour la rénovation de la cinémathèque de Constantine sans que la salle ne soit opérationnelle et ouverte au public. Elle n’a pas été équipée en matériel de projection moderne. La tendance mondiale est d’équiper les salles en DCP (Digital Cinema Package) à la place du 35 mm. La salle Afrique à Alger, l’une des plus grandes du pays, est également dans une situation de blocage. Rénovée, elle reste fermée en raison de l’absence d’une politique claire d’exploitation des salles en Algérie. Les salles algéroises Algeria, ABC et Sierra Maestra sont victimes de cette situation économiquement inexplicable. L’ABC, par exemple, n’a été ouverte que pendant quelques mois, puis fermée au public. Elle n’est louée ni à des privées ni exploitée par l’APC de Sidi M’Hamed. A Oran, les salles Maghreb, El Feth ou Saâda n’ouvrent qu’à l’occasion du Festival du film arabe (qui se tient en juillet prochain cette année). La commune d’Oran, qui gère ces salles, n’a trouvé aucune solution commerciale pour maintenir ces espaces ouverts à longueur d’année. Il se trouve que la plupart des salles de cinéma sont encore gérée par les communes, lesquelles ont, pendant longtemps, refusé de céder les salles au secteur de la culture sans donner d’arguments économiques, commerciaux ou politiques. Les pouvoirs publics n’ont fait aucune évaluation des pertes induites par la fermeture durable des salles de cinéma. Le gouvernement a chargé dernièrement des professionnels pour dresser « un diagnostic global» du secteur de cinéma avant d’adopter un nouveau plan de relance.   CAHIER DES CHARGES   Selon Azzedine Mihoubi, ministre de la Culture, tous les textes qui codifient l’activité cinématographique seront révisés. « Nous voulons libérer le secteur des problèmes qui bloquent son développement, encourager l’investissement privé et professionnaliser davantage le secteur. La relance de l’investissement cinématographique est une priorité», a déclaré Azzedine Mihoubi. Un discours nouveau qui rompt avec la pratique de monopole qu’exerce l’État sur les espaces public de cinéma depuis plus de cinquante ans. Un conseil interministériel va étudier le plan de relance de cinéma en introduisant des mesures plus souples notamment en matière de gestion future des salles selon des normes universelles. L’universitaire et critique Ahmed Bedjaoui a, pour sa part, souhaité la relance de la chaîne des petits métiers liés au cinéma, la mise en place de circuits modernes et efficaces de distribution de films et l’ouverture de nouvelles salles de cinéma. « Nous voulons restructurer les établissements publics qui interviennent dans le domaine du cinéma pour s’adapter aux mutations économiques et techniques », a précisé le ministre de la Culture. Le Centre algérien du développement du cinéma (CADC) aura, par exemple, la charge de la production des films et leur accompagnement à l’international. L’Agence algérienne pour le rayonnement culturel (AARC) devra s’occuper de la promotion du cinéma algérien. Le Centre national du cinéma et de l’audiovisuel (CNCA) et la Cinémathèque algérienne pourraient coordonner leurs actions au sein d’un même établissement public. « Le ministère de la Culture poursuit actuellement une opération de récupération de toutes les salles de cinéma du pays. Les textes liés à la gestion de ces espaces seront révisés. ` Le CADC aura la charge de suivre la gestion de ces salles. Il aura également la mission de trouver des investisseurs et des exploitants privés à ces salles selon les normes professionnelles. Un cahier des charges est en cours d’élaboration pour justement permettre le respect des règles professionnelles et artistique dans la location et gestion des salles de projection cinématographique par des opérateurs privés », a précisé Mourad Chouihi, directeur du CNCA. Selon lui, l’Algérie compte actuellement plus de 400 salles de cinéma. « Seules 43 salles dépendent du ministère de la Culture et sont en cours de réhabilitation. Il existe une décision co-signée par les ministères de l’Intérieur et de la Culture pour récupérer les salles qui dépendent des communes. Les élus de ces APC résistent toujours et ne veulent pas redonner la gestion de ces salles au secteur de la culture. C’est un casse-tête. Le problème est que ministère de la Culture ne peut pas équiper ou rénover une salle qui n’est pas mise sous sa tutelle », a indiqué Mourad Chouihi.   FAIBLE NUMÉRISATION DES SALLES   Malek Ali Yahia, un distributeur de films, l’un des plus en vue en Algérie, tente de trouver une solution pour permettre de présenter des films récents au public algérien. Il a signé un accord avec l’Établissement Arts et Culture d’Alger pour exploiter d’une manière partielle la salle Ibn Khaldoun qui a été entièrement rénovée «L’Établissement Arts et Culture nous a permis d’installer notre matériel et d’exploiter les films en collaboration avec eux. Nous attendons le programme de redéploiement des salles que prépare le ministère de la Culture pour décider de la marche à suivre. Nous soumissionnerons dès qu’on obtient le cahier de charges surtout que les pouvoirs publics insistent pour céder les salles aux professionnels du 7e art. Nous n’avons pas beaucoup de difficultés pour exploiter un film en Algérie. Nous proposons des films grand public. Donc, il n’y a pas de souci pour le visa d’exploitation. Cela dit nous souffrons de la piraterie. Il y a encore des salles qui projettent des œuvres piratées », a estimé Malek Ali Yahia. Selon lui, l’exploitation régulière d’une ou de plusieurs salles permet d’amortir les coûts d’achat des droits des œuvres cinématographiques qui dépassent souvent le 1 million de dinars pour un seul film. « Et si nous proposons de 30 à 40 films par ans, cela veut dire qu’il fait débourser des dizaines de millions de dinars », a-t-il dit. Pour attirer plus de public, Malek Ali Yahia choisit des films à succès au niveau mondial comme « The Revenant » d’Alejandro Gonzalez Inarritu. « Nous programmons également des films pour le jeune public, des films d’animation. Le prix du ticket ne dépasse jamais les 200 dinars pour ce genre de projection. Pour les autres projections, les tickets sont cédés à 600 dinars. Nous aimerions avoir une troisième catégorie dans notre programmation, les films d’art et d’essai. Dans les grandes villes, il y a un public pour ce genre de films. L’engouement des Algériens pour des films projetés lors des différents festivals est la preuve de l’existence de ce public. Maintenant, il faut également former le jeune public », a-t-il noté plaidant, pour l’enseignement du cinéma à l’école et pour la formation à l’image. Malek Ali Yahia a regretté la faible numérisation des salles de projection en Algérie. Un DCP, d’après lui, coûte entre 17 et 20 millions de dinars, tout dépend de l’importance de la salle, du nombre d’enceintes à installer et de la puissance du projecteur. « Nous avons importé notre matériel DCP pour pouvoir être autonome », a-t-il dit. Doter les salles en DCP permettra à l’Algérie de se mettre à jour et s’adapter aux normes internationales.   HALTE AUX NOUVEAUX MONOPOLES   Azzeddine Mihoubi a, lui-même, reconnu que peu de salles de cinéma sont dotées d’équipements modernes leur permettant d’assurer des projections selon les normes mondiales actuelles. «Nous sommes en discussion actuellement avec des entreprises européennes pour construire des partenariats avec elles en vue de gérer les salles de cinéma ou de les réhabiliter. Nous voulons avoir des multiplex en Algérie. Une grande salle peut être divisée en deux ou trois salles plus petites. Des investisseurs étrangers ont visité ces dernières semaines des salles à Constantine, Sétif et Alger. Ils nous ont posé certaines conditions pratiques, veulent être rassurés sur leurs bénéfices futurs. Ils savent bien qu’un marché existe chez nous », a souligné le ministre de la Culture. Il a plaidé pour la construction de nouvelles salles de cinéma, des studios de tournage et des laboratoires de post-production en Algérie. Malek Ali Yahia prévient contre l’instauration d’un nouveau monopole par des exploitants et distributeurs étrangers. Il a cité l’exemple d’un exploitant français activant au Maroc. « Il a massacré la distribution des films dans ce pays. Il faut que le ministère de la Culture ait un droit de regard sur ces exploitants. Maintenant, le problème qui se pose pour la construction de multiplex est le foncier. Un problème qui touche toute l’industrie », a-t-il relevé. Selon lui, les nouveaux supers et hypermarchés qui s’installent en Algérie sont une chance pour les exploitants des salles de cinéma et les distributeurs de films. « Il sera facile d’y installer des multiplex. Les visiteurs et éventuels spectateurs pourront utiliser les mêmes parkings. Peut-être que la crise économique actuelle retarde quelque peu l’évolution de ces projets, mais c’est une question de temps », a-t-il estimé. M.S.

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