Crypto-monnaies : Le gouvernement algérien dit non !

    L’ouverture du débat sur la Blockchain et les crypto-monnaies comme le bitcoin en Algérie suscite déjà des inquiétudes de la part des pouvoirs publics au point de réaffirmer la prohibition de l’usage de ce genre de technologies dans notre pays. Une disposition du projet de loi de finances 2018 interdit clairement le recours aux monnaies virtuelles. L’article 113 du PLF 2018 stipule ainsi que « l’achat, la vente, l’utilisation et la détention de la monnaie dite virtuelle, sont interdits. La monnaie virtuelle est celle utilisée par les internautes à travers le web. Elle est caractérisée par l’absence de support physique tel que les pièces, les billets, les paiements par chèque ou carte bancaire. Toute infraction à cette disposition est punie conformément aux lois et règlements en vigueur. »
Il est vrai que pour l’heure, les seuls moyens de paiement reconnus par la banque d’Algérie ne sont les supports physiques cités par la nouvelle disposition, en attendant le développement des technologies de paiement par mobile dans notre pays. Mais, la démarche du gouvernement visant l’interdiction claire et nette des crypto-monnaies semble motivée par le nouveau débat sur l’usage des monnaies virtuelles qui commencent à se défaire de leur mauvaise réputation. Si d’antan, le bitcoin rimait avec Dark web, transactions illicites et blanchiment d’argent, celui-ci est en passe de devenir le symbole de la nouvelle révolution financière et monétaire.
Après le troc, l’or et l’argent, le billet de banque et enfin les transactions financières dématérialisées, c’est la Blockchain ou technologie des crypto-monnaies qui risque de bouleverser les échanges financiers mondiaux. Une révolution qui avait au départ comme une rébellion lorsqu’un crypto –anarchiste connu sous le nom de Satoshi Nakamoto  a créé le Bitcoin, en 2008 au lendemain de la crise de subprimes.  Sur fond de perte de confiance dans le système bancaire et financier, l’idée d’une nouvelle monnaie virtuelle et d’échanges qui se passeraient de l’intermédiation des banques avait de quoi séduire.  Car il faut bien le préciser que la crypto-monnaie est une monnaie électronique utilisable sur un réseau informatique en Peer-to-Peer et décentralisé. Les échanges sont basés sur la technologie Blockchain grâce à une base de données dont les informations, sécurisées par cryptographie et dont les informations vérifiées et groupées en chaîne de blocks. Et c’est justement cet aspect qui semble séduire entreprises et Etats. C’est le cas de l’Emirat de Dubai qui vient d’annoncer la création d’une crypto monnaie officielle, l’EmCash, qui doit servir à régler des services publics comme privés. Mais au-delà de la monnaie virtuelle la Blockchain peut avoir de nombreuses applications n terme de logistique, de business, de commerce, et de contrats intelligents (smart contracts). Cette technologie fait l’objet d’études sérieuses à l’Université de Berkeley aux Etats-Unis.  Des sociétés de capital-risque ont investit plus d’un milliard de dollars dans des start-ups articulées autour de la Blockchain. Plus récemment, trois majors pétroliers (Statoil, Shell et BP), se sont associés à trois grandes banques (ABN Amro, ING et Société Générale), ainsi qu’à des négociants pour révolutionner le négoce des matières premières et de l’énergie à travers la Blockchain.un premier pas certes, mais qui peut être un prélude à la transformation radicale des échanges et du négoce sur les marchés  mondiaux.   Un système qui échappe à toute forme de contrôle
 
En Algérie, le Cercle d’action et de réflexion autour de l’entreprise (Care), lance le débat sur les applications de la Blockchain, qui pourrait toucher selon le think thank des secteurs, aussi divers que variés, tels que « les banques, les assurances, l'immobilier, la santé, l'énergie, les transports, la politique et les votes en ligne, l'identité virtuelle, la logistique (Supply-chain), le social networking, le stockage cloud, les brevets industriels, la certification des diplômes, la signature électronique, l’identification des objets connectés, la propriété intellectuelle, le commerce équitable, La culture avec l’authentification de tout œuvre, les référendum et le vote en ligne, etc ». Pour Care la Blockchain est « une technologie qui arrive bien à propos pour une sécurité alliant inviolabilité et inaliénabilité tout en permettant une traçabilité et une transparence sans faille, tout cela sans aucun intermédiaire » et qui pourrait être utile dans  cadre d’applications qui vont bien au-delà de la crypto-monnaie.
Mais au-delà de la promesse et de l’enthousiasme que cette technologie semble  susciter, les craintes persistent quant à ses implications, notamment lorsqu’il s’agit de levées de fonds en monnaies virtuelles. La Chine et la Corée du Sud viennent d’ailleurs d’interdire ce genre de levées de fonds, tandis que l’autorité européenne de supervision des marchés a alerté les investisseurs quant aux risques inhérents aux levées de fonds en monnaies virtuels. Le fait est si l’on vante les mérites d’un système d’échange de données codifiés et totalement décentralisé, c’est cette même décentralisation qui pose problème, dans la mesure où ces échanges échappent à toute forme de contrôle réglementaire, et à toute forme de supervision qu’elle soit étatique, ou par le biais d’autorité de régulation. C’est cela même qui semble inquiéter le législateur algérien.
Dans l’exposé des motifs de l’article 113 du PLF 2018, interdisant tout recours ou usage de monnaie virtuelle, le législateur explique que les crypto-monnaies, à l’instar du bitcoin  sont des «  monnaies alternatives qui n’ont de cours légal dans aucun pays. La valeur n’est pas indexée sur le cours de l’or, ni sur celle des devises classiques et elles ne sont pas non plus régulées par un organe central ». Il reproche aussi à ces monnaies numériques d’échapper à toute régulation er contrôle de l’Etat. Les rédacteurs du texte s’inquiètent aussi du fait que les crypto-monnaies sont de plus en plus utilisées dans des transactions légales même dans notre pays. C’est dans ce contexte que les pouvoirs publics souhaitent instaurer un « contrôle plus strict sur ce genre de transactions numériques, qui peuvent être utilisées pour le trafic de drogue, l’évasion fiscale et le blanchiment d’argent grâce à l’anonymat garanti de ses utilisateurs ».  Il est vrai que ce n’est pas la première fois que les pouvoirs publics affichent ce genre de positions.  Rappelons de ce sens que le gouvernement a déjà écarté tout développement des moyens de paiements mobiles sur la base d’échanges et de recharges en Peer-to-Peer, en raison des risques induits en termes de blanchiment d’argent et de fuite des capitaux. Des arguments qui sont d’ailleurs légitimes.
Faut-il, pour autant, jeter le bébé avec l’eau du bain. Il est vrai que la technologie Blockchain a certains avantages en termes de gestion de données et de logistiques, à moins que l’idée même d’un échange de données décentralisées sans aucune forme de contrôle ne donne de l’urticaire aux régulateurs. Aussi, et dans la mesure où le développement des technologies Blockchain puisse aboutir à terme à une refonte du système de transactions financières et monétaires en imposant les crypto-monnaies, devrions nous opter pour le politique de l’autruche et se contenter de cacher la tête dans le sable, ou serait-il plus pertinent de tenter de comprendre pour mieux appréhender les transformations à venir et qui risquent de nous être imposées dans un monde d’échanges globalisées ? Une chose est certaine fermer le débat avant même son ouverture sur cette question de l’heure ne risque pas de conforter notre compréhension d’une technologie qui va bouleverser le fonctionnement de l’économie mondiale dans son ensemble.

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