Emprunt obligataire national : Entre garantie et manque d’attractivité

Lina Djoudi   L’emprunt obligataire national d’État, qui doit être lancé en ce mois d’avril, et qui propose au grand public et aux entreprises une rémunération fixe et garantie de 5% contre le placement de leur argent au profit de projets publics d’investissement, constitue un placement des plus sûrs et des plus rentables pour les ménages mais, semble peu attractif pour les investisseurs, s’accordent à dire des économistes et chefs d’entreprises. Après l’échec, mal assumé de l’opération de Mise en conformité fiscale volontaire (MCFV), qui n’a réussi à attirer que très peu de fonds informels dans le circuit bancaire, le gouvernement propose une nouvelle formule plus appétissante : vendre des bons de Trésor aux particuliers et aux entreprises contre un intérêt annuel de 5% au moment où les intérêts sur les dépôts bancaires n’excèdent pas les 2%. Donc, entre payer une taxe de 7% sur un placement, comme c’est le cas pour la MCFV, pour rejoindre le circuit formel, et gagner 5% sur le même placement avec la possibilité de rester anonyme, le choix peut être vite fait ! Cependant, un tel placement peut être « très intéressant » pour un particulier, possédant une petite somme et qui n’a donc pas d’autres alternatifs de placements, mais il ne serait pas rentable pour les entreprises qui réalisent généralement des rendements largement supérieurs à 5%, explique l’économiste Abdelhak Lamiri. « Je pense quand même qu’il y aura beaucoup d’Algériens qui vont aller prêter leur argent à l’État, sachant que c’est un placement garanti, surtout ceux qui n’ont pas de grosses sommes pour investir dans l’immobilier, alors que le placement dans la devise ou dans l’or reste très incertain, vu les fluctuations des cours », précise-t-il. En plus, le taux d’intérêt de 5%, est considéré comme avantageux par rapport aux faibles taux d’intérêts bancaires, et avec un pic inflationniste qu’on peut déjà considérer derrière nous, les 5% gagnés sur un an ne seront pas « bouffés » par la hausse des prix. Les obligations qui seront achetées sont, d’autre part, parfaitement liquides. « Leur vente sur le marché secondaire nécessite, peut être, un peu de temps, mais les expériences antérieures nous ont montré que leur liquidité est assurée », note le même expert. Cependant, et malgré ses atouts, ce placement manque d’attractivité. Se pose alors la question de savoir pourquoi un opérateur économique irait-il immobiliser son argent sur une longue durée alors qu’il peut très bien l’investir et avoir des rendements dans tous les cas supérieurs à 5% ? s’interroge le Pr Lamiri.   UNE RÉMUNÉRATION DE 15% AU MOINS   Pour Tahar Khelil, homme d’affaires et ex-président de la Chambre Algérienne de Commerce et d’Industrie (CACI), l’emprunt est attendu et pourrait avoir de l’attrait, si les bons sont anonymes. Cela intéresserait les commerçants de …l’Informel, explique-t-il.   Mais, pour un opérateur comme lui, les 5% proposés constituent une rémunération « trop basse », en prenant en compte la dépréciation continue du Dinar. « Avec la baisse drastique du Dinar, si je place 1 millions de DA aujourd’hui, j’aurai l’équivalent de 500.000 DA en termes de pouvoir d’achat d’ici à un an ! », relève M. Khelil. Il faut alors une rémunération « d’au moins 15% pour contrecarrer la dévaluation du Dinar », suggère-t-il.   LE SPECTRE DE L’USURE D’autres industriels, plus conservateurs, ne contestent pas la faiblesse de la rémunération proposée mais déplorent, en revanche, le taux de rémunération fixe lequel n’est qu’un « taux d’intérêt masqué », selon eux. « Pour moi, un taux de rémunération fixe ne peut être que de la Riba (l’usure). Pourquoi amener les gens vers un placement douteux vis-à vis de leurs principes religieux (la Charia) alors que des alternatives existent », s’indigne Brahim Bendjaber, chef d’entreprise et également ancien président de la CACI. Ce qui serait plus intéressant pour l’État et pour les investisseurs, selon cet industriel, c’est de créer des sociétés par actions chargées de la réalisation de projets industriels structurants, par exemple dans le ciment, la pétrochimie, le raffinage du gaz, l’électricité…., et d’ouvrir ces SPA à l’actionnariat du grand public, une façon efficace de faire participer l’épargne nationale à l’effort d’investissement sans passer par le Riba, argumente M. Bendjaber. Ensuite, et une fois ces investissements lancés, l’État gagnera davantage à travers le fisc, car de telles sociétés ne peuvent être que bénéficiaires, selon lui. « Pour une telle démarche, j’aurais placé mon argent ainsi que les bijoux de ma femme et de mes filles», ironise cet opérateur économique.   MANQUE DE VISIBILITÉ   Chez beaucoup d’autres hommes d’affaires, le manque de visibilité sur cet emprunt est un autre facteur décourageant. « Je ne vous cache pas, je ne suis pas chaud pour cet emprunt. Le Gouvernement en a fait l’annonce, il y’a plusieurs semaines, mais nous ne connaissons pas jusqu’à présent les détails, il y a un manque terrible en matière de communication sur cette opération », confie pour sa part un industriel détenant une entreprise de transformation des emballages en plastique qui a requis l’anonymat.   Il n’y a pas plus décourageant pour les hommes d’affaires que l’improvisation, le manque de visibilité et l’incohérence, regrette-t-il en se demandant pourquoi le Gouvernement n’est pas allé consulter ses partenaires socio-économiques avant de s’engager dans de telles opérations. Mais au delà des détails, le vrai problème est un problème de confiance, tranche-t-il. « D’ailleurs, l’affaire Khalifa n’est pas très loin », dira-t-il. L.D.  

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