ENTRETIEN. Soufiane Djilali, président de Jil Jadid : « notre bataille médiatique pour le 102 a été gagnée »

 
 
Votre parti, Jil Jadid a décidé de ne pas prendre part aux élections locales, tout comme aux législatives. A ce choix de boycott, quelle action politique, pour « dénoncer les turpitudes du pouvoir », envisagez-vous d’entreprendre pour faire entendre votre voix ?
Un des objectifs stratégiques de Jil Jadid est de nouer un lien de confiance avec les Algériens. C’est un pari très difficile parce que les Algériens ont été trompés à chaque fois par les hommes politiques. Pourtant, rien ne pourra se faire, dans ce pays, s’il n’y a pas une classe politique qui soit compétente et qui bénéficie, en même temps, d’un soutien de l’opinion publique. Malheureusement, le régime algérien a tout fait pour infantiliser le peuple et l’éloigner de la « chose publique ». Si les nouvelles générations souhaitent construire un avenir, il est nécessaire de dépasser ses réticences et ses méfiances, de partager ses idées et ses espérances… Même si vous possédez le plus génial des programmes politiques, il sera sans effet si les citoyens ne croient pas en votre bonne foi. Cependant, reconquérir ce lien de confiance est un pari difficile. Il faut du temps, de la patience et des sacrifices. A Jil Jadid, notre diagnostic de la situation est trop sévère pour se contenter de demi-mesures ou d’un faire-semblant. Nous avons répété que ce régime devait changer parce qu’il est mauvais et dangereux pour le pays. Nous avions dit que le pouvoir trichait systématiquement lors des élections. Puis, nous avons demandé, toute l’opposition réunie, une commission indépendante pour gérer les élections. N’ayant rien obtenu, il nous semble qu’il est plus logique de nous abstenir de toute participation à ce type de comédie électorale. Nous savons que nous gênons profondément le régime. Par nos positions et par nos actions, on le pousse à être plus attentif, à se surveiller, à lâcher parfois du lest et à donner quelques gages… Le boycott massif des législatives a troublé le pouvoir. Cela l’a mené à commettre des erreurs à son détriment, telle la nomination de M. Tebboune. Si l’opposition avait fait un pressing continu depuis « Mazafran », le régime aurait fini par céder, au moins partiellement et l’Algérie aurait gagné dans la pratique démocratique. Ce n’est pas encore le cas, mais cela viendra tôt ou tard.
Le premier ministre a critiqué vivement ces actions de boycott, les qualifiant d’ «insensées » les prenant pour de la « rigidité ». Comment réagissez-vous à ces propos ?
Pour les dernières législatives, il n’y avait, au final, que Jil Jadid qui avait boycotté. En fait, ce n’est pas tant notre appel au boycott qui avait posé problème mais le fait de faire incarner par un parti politique une volonté populaire. Cela est mal perçu par le pouvoir car cela donne du crédit et du poids à un parti politique de l’opposition. Le pouvoir veut des partis politiques bavards, parfois même insolents, mais pas des partis qui ont une vision d’avenir qu’ils proposent au peuple. Même frêle, encore trop jeune et sans moyens logistiques, le pouvoir veut vous liquider. Il préfère étouffer la bonne graine dès qu’elle germe !
Vous êtes de ceux qui réclament l’application de l’article102. Mais quel «article» fera partir toute la nébuleuse, ce système que vous accusez d’avoir mené le pays à la faillite ?
S.D. : A l’évidence, ce n’est pas un article de la Constitution qui fera partir, en un clin d’œil, tout un système. Notre campagne pour l’article 102 visait d’abord, à déclencher un débat dans le pays et à réveiller les consciences. Je refuse de me résigner à une situation de fait, créée par le pouvoir, juste parce que ce dernier fait la sourde oreille. On peut dire que notre bataille médiatique pour le 102 a été gagnée. Il nous reste à gagner la guerre politique contre le régime, c’est bien sûr bien plus compliqué mais pas impossible. Le temps travaille contre le pouvoir. Plus grande est notre pression, y compris avec l’agitation de l’article 102, plus fragile sera la position du pouvoir pour nous imposer un cinquième mandat ou une transmission privative de la fonction présidentielle. D’ailleurs, le Premier Ministre, les Présidents des deux chambres du Parlement et les chefs des partis du pouvoir se sont sentis obligés de faire contre-campagne. C’est que le 102 leur a fait mal. C’est déjà ça ! Un dernier mot concernant cet article de la Constitution. Certains ont voulu faire croire que Jil Jadid ne s’intéressait qu’au départ de Bouteflika en faisant abstraction du système lui-même. L’application du 102 ne serait que l’occasion d’une succession clanique, ont-ils dit. Cela est tout simplement faux. Depuis 2012, date de création de notre parti, nous n’avions pas cessé de dire que notre objectif était de voir partir tout ce système mortel pour le pays. Et je défie ici quiconque de prouver, par les faits ou à travers nos positions politiques, que nous défendons un quelconque clan contre un autre. Ceux qui ont voulu nous accuser de ce jeu, sont en fait eux, les instruments des jeux claniques. Les psychologues connaissent bien le phénomène de projection : ce qui est une tare chez moi, je la projette sur les autres. Jil Jadid agit dans l’intérêt de l’Algérie, certes tel que nous le percevons. Maintenant, changer de système n’est pas obligatoirement organiser la révolution ! Le changement doit bien commencer quelque part et par un premier pas. Nous avions proposé une élection anticipée pour un mandat présidentiel de transition, durant lequel, le système serait remis à plat et avec la participation de tous.
Elire un nouveau président ne semble pas suffire, les Algériens se sont habitués à ce système avec lequel ils ont vécu un demi-siècle et ont peur de l’inconnu. Vous demandez le départ du système, cela ne vous semble pas être difficile ?
Votre question est au cœur d’un problème à plusieurs dimensions. Non seulement il y a la question du système politique qui se pose mais aussi la question culturelle. Notre société actuelle est déstabilisée suite à des remaniements profonds et même chaotiques de la société traditionnelle. Aujourd’hui, nous ne sommes plus dans l’Algérie de 1962 mais nous ne sommes pas vraiment dans le XXIè siècle. Ces 50 dernières années, les Algériens ont vécu des bouleversements anthropologiques qui ont failli les anéantir. Parmi les réminiscences les plus puissantes de la société traditionnelle, il y a le refus du nouveau, du progrès, du changement. Notre mentalité qui avait été façonnée par des siècles de culture traditionnelle, est accoutumée au conservatisme, au ritualisme et au fatalisme. La culture traditionnelle a ancré dans notre inconscient collectif l’idée que toute chose nouvelle est dangereuse en soi. La société à peur de l’inconnu, peur de ce qui est différent, peur de l’avenir, peur du changement, peur de l’autre. Cette mentalité est un frein terrible et nous enferme dans un espace confiné, usé, désadapté du monde moderne. Par opposition, voyez les peuples d’Europe par exemple : ils ont aimé et encensé l’aventure, la découverte, la curiosité, le changement. Au fond de leur tête, ils pensent qu’il peut toujours y avoir un trésor caché dans une contrée lointaine et qu’il faut aller trouver. Chez nous, on pense qu’il y a toujours un « haram » dans ce que l’on ne connait pas : « Toute nouveauté est errance, et toute errance est promise à l’enfer ». Tout ce qui est en dehors de notre maitrise sort de notre zone de confort. Voilà ce que l’on nous a répété depuis des lustres. Il faut bien comprendre qu’une idée n’est fonctionnelle que grâce au véhicule affectif qui la porte. La même idée peut éveiller en l’un, enthousiasme et ferveur et en l’autre peur et inhibition. Cela dépend de notre culture. Tout est trempé dans cet esprit, nos institutions sociales, nos relations familiales, les programmes de l’éducation… Les Algériens sont lestés par cette mentalité qui nous pousse à l’inaction et à la résignation, lorsque les autres peuples sont boostés pour la conquête et la réussite.
Que proposez-vous comme alternative concrète susceptible de les convaincre et de les rassurer ?
Pour les convaincre et les rassurer, il faut proposer au pays des solutions évolutives, pas de bouleversements à l’issue incertaine. Le sentiment d’horreur des années 90 est encore prégnant. D’abord, il ne s’agit pas de faire tabula rasa de ce qui existe. Il est important de commencer par avoir un vrai Président de la République. Le mode de fonctionnement des pouvoirs doit être amélioré : un meilleur équilibre des pouvoirs exécutifs et législatifs, une justice plus autonome, des contre-pouvoirs sérieux et des élections dignes de ce nom. Pour rassurer les Algériens, il faudrait que ce processus soit porté par un consensus, y compris par l’institution militaire. L’histoire contemporaine de l’Algérie a fait que l’armée soit l’axe central autour duquel s’est construit l’Etat algérien. Il faut traiter de cette question sans complexe. Chaque nation s’est donné un Etat en fonction de ses caractéristiques historiques. Dans les anciens royaumes, telle la Grande Bretagne, le système démocratique s’est acclimaté sous forme de régime parlementaire. Dans d’autres pays, à vieille tradition administrative, comme en Chine, le parti politique unique est la colonne vertébrale de l’Etat. Des pays plus récents, comme les USA, dont les fondateurs étaient portés par l’esprit conquérant, se sont structurés autour de puissances financières et militaro-industrielles. Tout Etat a besoin d’avoir des fondations solides et si possible pérennes. Chacun selon sa nature. Le problème c’est lorsque ces institutions détournent le pouvoir et les richesses et les mettent au service d’un homme ou d’une caste. En Algérie, la place, le rôle et la fonction symbolique de l’armée sera au centre des enjeux institutionnels à venir. L’erreur serait qu’à force de vouloir la neutraliser, on finisse par l’asservir au profit d’une oligarchie. J’ai bien peur que nous sommes dans cette voie.
Le gouvernement vient de présenter son plan d’action, proposant reformes et recours à la planche à billets. Pensez vous que les propositions du gouvernement sont susceptibles de sortir le pays de la crise ?
Il n’y a aucune mesure immédiate qui puisse sortir le pays indemne de cette crise. C’est le résultat d’une politique économique insensée menée depuis trop longtemps maintenant. Il n’y a aucun doute que les Algériens vont devoir subir une baisse drastique de leur niveau de vie. Je pense, sans avoir les calculs précis, que nous allons perdre entre 30 et 60% de notre pouvoir d’achat. La planche à billet va noyer le marché avec des dinars. Cela entrainera ipso facto une inflation qui risque de se transformer en bourrasque. Le dinar qui a déjà perdu environ 50% de sa valeur depuis ces trois dernières années risque de s’affaiblir dramatiquement. Le Premier Ministre a avoué que l’Algérie avait besoin de plus de 20 milliards de dollars pour cette année, pour couvrir ses besoins. Le déficit budgétaire ces dernières années à tourné autour de 15%. En Europe, un déficit au-delà de 3% n’est pas admis. Nous sommes virtuellement sur la voie de la Grèce. C’est très grave mais cela a inspiré les applaudissements des députés ! Monsieur Ouyahia se trompe lourdement lorsqu’il fait référence aux USA, l’UE ou le Japon pour leur « Quantitative Easing ». Il oublie que pour les USA, c’est le monde entier qui doit partager le fardeau de l’inflation qu’ils risquent d’induire. Quant à l’Euro et au Yen, ils restent fondamentalement liés au Dollar. Enfin, comparativement au niveau de production de ces pays et à leur richesse intrinsèque, l’Algérie est un fétu de paille. Je sais que maintenant que le forfait a été accompli, que l’argent du pays a été dilapidé, que l’Etat a fait la politique de la cigale pendant 15 ans, il va être très douloureux de revenir au réel. Mais remettre le pays sur rail est une tout autre affaire.
Ces solutions ne seraient-elles pas empreintes de calculs politiques ?
Bien entendu qu’il y a un calcul politique. A la limite, je dirai que c’est compréhensible. Monsieur Ouyahia a une ambition politique et personne ne peut lui en vouloir pour cela. C’est son droit. Ce qui est en cause, c’est son alignement aveugle toutefois intéressé sur Bouteflika, avec une forme de complicité sur le dos du pays. Son problème est qu’il a vieilli à l’intérieur des coulisses du pouvoir. Il ne peut plus rien apporter pour le pays. Il est miné par son passé. L’Algérie, pour s’en sortir, doit envisager un nouvel horizon. Il faut que les Algériens s’arment d’une nouvelle volonté, qu’ils aient le courage de voir les choses en face et tous ensembles qu’ils décident de se projeter vers un avenir maitrisé. Pour paraphraser Fellag, il faut arrêter de creuser le fond que nous avons atteint et remonter au plus vite à la surface pour respirer de l’oxygène.
Des reformes structurelles sont nécessaires pour remettre l’économie sur les rails, mais celles-ci seront socialement douloureuses. Croyez vous que la société algérienne est prête à concéder des sacrifices ?
Les Algériens ont une capacité de résilience extraordinaire. Ils peuvent accepter des sacrifices mais à certaines conditions. Ils peuvent être solidaires mais ne veulent plus se faire avoir par des apprentis sorciers, beaux parleurs mais motivés par leurs seuls intérêts. Voyez-vous, votre dernière question rejoint, dans le fond, ma première réponse. Sans la confiance du peuple, rien de sérieux ne pourra être fait. Gagner la confiance du peuple pour faire face, avec lui, à la douloureuse crise qui est en train de prendre de l’ampleur, est une condition nécessaire, bien que non suffisante. La voie de notre salut est étroite, aux Algériens de puiser dans leur for intérieur, l’énergie qu’il faut pour ne pas être, encore une fois, expulsé de l’histoire !  

2 pensées sur “ENTRETIEN. Soufiane Djilali, président de Jil Jadid : « notre bataille médiatique pour le 102 a été gagnée »

  • 29 septembre 2017 à 22 h 04 min
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    ce gouvernement a peur de faire recour au F M I il a peur de cette institution car il sera obligé de donner des explications des recettes petrolieres des dix dernieres années .plus de 1000 milliards de dollars partis en fumée voila pourquoi le premier ministre a pris la decision d’aller vers la planche à billets si le gouvernement actuel va vers l’endettement, le F M I va demander des explications et des garanties et tout peut se dévoiler et ça ne va pas arranger les choses pour ceux qui ont gouverné depuis l’arrivée de Bouteflika au pouvoir jusqu’à nos jour.

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  • 29 septembre 2017 à 11 h 59 min
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    Le respect de la constitution par l’application de l’article 102 que ne cessent de demander certains partis politiques et milieux de la société civile n’est pas suffisante du fait que la fonction présidentielle dans les pays autoritaires, dictatoriaux et théocratiques ne s’articule qu’autour d’un jeu d’échecs entre les mains d’acteurs. C’est une question d’intérêts entre joueurs et d’applaudissements du vainqueur par les spectateurs. En un mot, toute constitution n’est que le reflet de celui qui la lit et en fait une application. Tel est le cas dans les systèmes politiques des pays sus-cités

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