EXCLUSIF. Noureddine Boukrouh :« Nous n’avons plus que deux ans pour redresser la situation »

Entretien réalisé par Azzedine Belferag
La situation de notre pays inquiète. Les Algériens craignent de voir l’Algérie sombrer dans un tourbillon de violence et vivent dans la peur d’un lendemain incertain. Quelle issue imaginez-vous pour une sortie de crise sans « casse » ?
  Elle inquiète qui, la situation du pays ? Ceux d’en-haut ? Comme l’équipage du « Titanic » avant le naufrage, ils continuent de déclamer que nous sommes un pays insubmersible et la nation la mieux dirigée du monde parce qu’elle a la chance d’avoir à sa tête un « stabilisateur » plus performant que les stabilisateurs qu’ont chez eux les Algériens pour protéger leurs appareils des chutes de tension. Plus qu’un gadget domestique, c’est un paratonnerre national qui empêche la foudre d’atteindre notre terre bénie des cieux et des zaouias, un champ magnétique infranchissable par les crises économiques, les révolutions arabes et les rayons gamma… Ceux d’en-bas ? Pour la majorité d’entre eux, tant qu’il y a de quoi vivre bon an mal an et payer le mouton de l’Aïd, ça peut aller, c’est tenable. Et puis, « Yarhamra rabbi… » Maintenant, ça dépend de ce que vous entendez par « lendemain incertain » et de quand vous le datez. Lendemain de quoi, de quel jour, de quel évènement ? Si vous avez à l’esprit la vie politique, tous les voyants sont au vert. Les partis administratifs soutiennent, et les partis dits d’opposition également pour la plupart, mais en renâclant pour illusionner leurs troupes. Ils répondent toujours présent aux rendez-vous électoraux et accourent tenir l’échelle du pouvoir dès que le vent la secoue un tant soit peu. C’est une division du travail politique, un casting, une distribution des rôles et des sièges parlementaires entre le pouvoir et eux. Si vous songez à l’économie, je vous rassure : rien de grave n’arrivera qui soit comparable avec l’ouragan qui vient de frapper les Etats-Unis et la France d’outre-mer. On ne court pas pareil risque avant deux ans car cet intervalle est couvert par le parapluie des réserves de changes. C’est à partir de cette limite seulement qu’on verra le « lendemain incertain » avancer à grande vitesse et avec des vents soufflant à 300 km/h ou plus dans notre direction. Il ne conviendra plus alors de parler d’un « lendemain incertain », mais de la certitude de lendemains mauvais, dangereux et inflammables car n’il n’y aura plus de quoi faire vivre quarante millions d’Algériens. Je vous rappelle que lorsque l’Algérie s’est adressée à partir de 1990 au FMI pour qu’il lui prête un peu d’argent parce qu’elle n’avait plus rien dans les caisses, nous étions vingt-quatre millions de bouches à nourrir. Il nous a donné dans le cadre d’un accord « stand by » un milliard de dollars. Figurez-vous qu’aujourd’hui ce montant suffirait à couvrir à peine les importations d’une semaine. Nous n’avons plus devant nous que deux ans pour tenter de redresser la situation économique et politique qui passe par un changement systémique. La politique est l’art de gérer l’économie pour assurer la vie de l’Etat, répondre aux besoins de la société et préparer des lendemains « certains ». Or elle n’est actuellement que l’art de maintenir au pouvoir un homme malade qui détient dans sa cassette d’Harpagon l’argent du pays et les clés de toutes les institutions. L’unique issue envisageable est de changer de logiciel politique et économique.  
Le gouvernement vient de prendre une mesure sensée qui éviterait le recours à l’endettement extérieur et qui est la mise en place de financements non conventionnels, autrement dit, le recours à la planche à billets. Est-ce à votre avis une mesure salutaire ou un subterfuge populiste aux conséquences néfastes ?
  Voilà encore une fois un concept financier sorti d’un jargon technique pour faire croire à une trouvaille géniale dont les vertus vont être de nous permettre de nous tirer d’affaire à l’œil, gratis, miraculeusement. Ça me rappelle les débats sur le « rééchelonnement de la dette » en 1990 ou, plus récemment encore, l’histoire du gaz de schiste qui, lui au moins, mérite d’être qualifié de « non-conventionnel » au regard des techniques de son extraction. Les financements non conventionnels sont de deux types, en fonction de leurs destinataires : les entreprises ou l’Etat. Ces financements sont tous les deux à base de création monétaire. Mais s’il n’y a pas de problèmes majeurs quand il s’agit d’entreprises capables de restaurer leur valeur ajoutée, leur productivité et leur cash-flow pour les rembourser, il n’en va de même pour l’Etat et les budgets des collectivités locales. Le danger vient donc de la contrepartie de la création de monnaie et de son remboursement. Dans le cas de l’Etat, la banque centrale, qui est aussi l’institut d’émission de la monnaie, va fabriquer de la monnaie scripturale et fiduciaire qu’elle remettra au Trésor qui la remettra aux ministères et collectivités locales pour alimenter leurs budgets et couvrir leurs dépenses. Elle deviendra de la monnaie de singe qui va entraîner la dévaluation du dinar et amenuiser le pouvoir d’achat des revenus si l’Etat ne recouvre pas assez de fiscalité pour la rembourser. Parmi les grosses rubriques du budget de l’Etat et des collectivités, il y a les salaires. Or un salaire sans contrepartie productive est une augmentation stérile de la masse monétaire qui se traduit en inflation. Celui qui touche 50.000 DA verra le pouvoir d’achat de son revenu baisser au fur et à mesure que le taux d’inflation montera. Il est à un chiffre actuellement (autour de 7%), il va rapidement s’écrire à deux chiffres. Au Venezuela il est actuellement à trois chiffres (700%). Comme si le prix de la baguette de pain passe chez nous de 10 dinars à 70 DA. Cette politique est extrêmement dangereuse et peut nous précipiter dans une spirale jamais connue. D’un autre côté, il faut savoir que l’endettement du Trésor auprès de la banque centrale n’est pas un substitut au non-endettement. Il faut distinguer entre la dette intérieure en monnaie locale, et l’endettement extérieur en monnaies étrangères. La première mesure qui sera exigée du FMI quand on le sollicitera, car ce n’est qu’une question de temps si les prix du pétrole ne remontent pas, sera de revenir à la loi monnaie et crédit telle qu’elle avait été architecturée par lui en 1990 pour être éligible à son aide. On est condamnés à revenir à l’endettement extérieur, mais faut-il encore trouver qui nous prêter les 60 à 80 milliards de dollars dont on a besoin annuellement. Je vous laisse imaginer la suite… Nous sommes pris au piège de l’incurie du quatrième mandat. Les décisions ne sont pas prises depuis de nombreuses années pour faire fonctionner l’économie nationale, mais pour maintenir la distribution de ce qui reste de la rente pétrolière à des hommes proches du cercle de décision. On a chassé des rouages de l’Etat toute voix discordante pour laisser le champ libre au chœur des courtisans du calife qui s’apprête à rééditer le coup de Moawiya.    
 Vos écrits dérangent. Certains laissent sceptiques, d’autres y voient de la manipulation, mais ils ne laissent pas indifférentes les gens. Au-delà des écrits, quels scenarii envisagez-vous concrètement pour assurer la suite, pour faire face à la situation périlleuse de l’avis de tous ?
  Ce que j’essaie de faire à travers mes écrits, c’est de sensibiliser d’abord ceux qui peuvent faire quelque chose, peser sur les décisions, être de bon conseil, ceux qui ont assez de hauteur de vue et d’amour de la patrie et qui savent que l’ouragan vient vers nous, qu’il n’est peut-être pas encore visible, mais qu’il est perceptible à travers les prévisions et depuis les satellites. Le danger économique est mesurable avec des chiffres, des rapports, des ratios… Nous n’avons plus la maîtrise des leviers de commande de notre économie et le dernier qui restait, celui qu’avait la banque centrale pour contrer l’inflation et empêcher un effondrement du dinar, vient d’être cassé. Nous nous orientons désormais tout droit vers une situation à la Venezuela dont le président vient d’effectuer une visite chez nous, probablement pour enseigner aux nôtres comment il a fait pour que l’inflation atteigne 700% chez lui, et comment il a résisté à des mois de manifestations contre lui qui se sont déjà soldées par des centaines de morts rien que pour qu’il reste au pouvoir, un pouvoir qu’il a hérité d’un ami « révolutionnaire » », lui qui était un conducteur d’autobus. J’essaie surtout, et c’est la fonction d’un intellectuel, de susciter un éveil de la conscience civique, un débat sur la responsabilité citoyenne des Algériens qui regardent et se demandent ce qu’il faut faire pour éviter la catastrophe. Il s’agit de trouver des voies et des moyens pacifiques pour peser sur la décision à l’intérieur de l’Etat avant que l’ouragan n’arrive et n’emporte tout sur son passage. Le compte à rebours a commencé. Les réserves de change finiront avec le quatrième mandat. Il faut trouver la solution au cours des 18 mois qui restent, et la solution doit cette fois émaner d’en-bas, pas d’en-haut.  
 Une succession dynastique est-elle sérieusement envisageable à l’heure actuelle ?
  Je n’y croyais pas beaucoup tellement ça me paraissait insensé, impossible, mais depuis la scène d’ « al-Alia » où on a vu Saïd Bouteflika dans un véhicule présidentiel, accompagné du directeur du protocole du Président et de sa garde rapprochée, je commence à y croire. J’en ai déduit que ce n’était pas anodin, qu’on voulait transmettre un message fort, et ce message c’était que Saïd est déjà le Président, que c’est lui qui a eu la peau de Tebboune, que Haddad est devenu un intouchable qui pèse plus qu’un Premier ministre, et gare à celui qui ne baisserait pas les yeux devant eux dorénavant. Pour prendre ces décisions, il s’est revêtu des apparats présidentiels pour qu’aucun doute ne subsiste dans l’esprit de l’opinion publique. Mais ça, nous ne l’accepterons jamais !  
Comme alternative, des rumeurs évoquent une transition à assurer par le Général major à la retraite Mohamed Mediene et l’organisation d’élections présidentielles libres. Cela nous ramènerait à l’époque du fameux HCE. Est-ce une solution de sortie de crise ? Mais, cela n’est-il pas assimilable à un putsch militaire ?
  Vous faîtes bien de dire que ce sont des rumeurs car ce serait du plus haut ridicule. Je ne suis pas partisan du coup d’Etat, j’espérais seulement que des personnes influentes puissent convaincre le Président de préparer son départ avec la fin de son mandat au plus tard. Je pense que le « système » doit finir et partir avec lui. Le moment est venu de rendre la souveraineté au peuple avec une élection présidentielle qui serait, pour la première de notre histoire, véritablement libre, régulière et transparente. Mais ça ne se fera pas tout seul, il faut que les citoyens se réveillent, sortent de leur fatalisme, s’engagent pour que leur pays ne soit pas remis en héritage à des personnes non élues par lui dans des conditions indiscutables.                

4 pensées sur “EXCLUSIF. Noureddine Boukrouh :« Nous n’avons plus que deux ans pour redresser la situation »

  • 14 septembre 2017 à 7 h 30 min
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    Malheureusement,je suis entierement en phase Avec les analyses politiques de Monsieur BOUKROUH.Je me sur prends parfois a rever ce que serait mon pays en 17ans Avec 1000 millards de dollars sous un regime democratique legitime et une vision ambicieuse vers des horizons de progres,de paix et de prosperite occupant Avec fierete une position de veritable puissance.

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  • 13 septembre 2017 à 23 h 36 min
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    bonsoir !
    les avis de M Boukrouh sont bien entendu intéressant voir indispensables pour le salut de tous.
    aussi pour le salut de l’Algérie du point de vue de sa situation géographique (bassin Méditerranéen) le débat devrait pouvoir être élargi aux questions environnementales (lutte contre les dérèglements climatiques) dont les effets touchent surtout tout le Bassin. A+

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  • 11 septembre 2017 à 14 h 48 min
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    bjr
    j aime bien lire Mr Boukrouh. il apporte avec ses écrits un peu de fraîcheur, d humanité , de bon sens. et quelquefois des sourires. Pas plus. après des années d’une hibernation, au Liban dit-on, il nous revient cet été déterminé à tordre le cou à un système avec qui il a partagé le lit durant plusieurs raisons. craignant comme beaucoup de me compatriotes de devoir conjuguer l’Algérie, mon unique pays, au passé, j aurai aimé voir l ancien ministre du Commerce nous

    –dessiner des ébauches de pistes de sortie de la crise multidimensionnelle qui frappe ce pays. notre pays.
    – j aurai aimé le voir à l’orée de la décision très risquée du gouvernement- recourir à la planche à billets durant les 5 prochaines années– montrer les grosses niches fiscales, expliquer aux pouvoirs publics le danger sur la sécurité nationale de l’économie informelle, de la politique de la chkara prônée avec fierté par l’ex_premier ministre, expliquer comme le pays pourrait récupérer une partie de l argent de la surfacturation ( 15 à 20 % des montants) et des commissions sur les grands et gros marchés.

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    • 20 septembre 2017 à 14 h 53 min
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      A ma connaissance, j’aimerai bien passer l’éponge sur le passé de Boukrouh quel que soit sa forme ou sa nature, parce que nul n’est parfait dans ce bas monde comme dit le proverbe de chez nous « Makech elli ikhellet fellaâssel ouma yelhas’che ». Je conçois toutes ses orientations, voire ses mises en garde vis à vis du peuple algérien qui est devenu un gage pour la famille Bouteflika qui s’accapare du pouvoir et le transforme en pure monarchie et mener ce pauvre peuple à sa manière en lui promettant mont et merveille pour le calmer et même l’endormir et ensuite le mettre sous ses pieds.

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