Karim Tabbou écrit au Secrétaire Général de l’ONU

Karim Tabbou adresse une lettre au S.G de l’ONU à l’occasion de la journée mondiale des Droits de l’Homme.   Mon message pour ANTONIO GUTERRES, Actuel secrétaire général des Nations Unies
Journée des Droits de l’Homme
10 décembre, jour anniversaire de l'adoption par l'Assemblée Générale des Nations Unies de la Déclaration universelle des droits de l'homme en 1948 Excellence Excusez de rompre la discipline diplomatique en m’adressant directement à vous pour vous faire part de mes sentiments personnels sur la situation générale qui prévaut dans le monde.
Vous avez été élu secrétaire général à un moment crucial de l’humanité, la décennie écoulée fut chargée de conflits meurtriers, de crises multiformes et de déséquilibres flagrants notamment dans le domaine du climat.
Votre élection a suscité un espoir d’autant plus grand que votre parcours vous inscrit en faux par rapport à cette montée maladive des populismes, des extrêmes et des intolérances. Vous êtes également citoyen d’un pays qui a connu une des transitions démocratiques les plus belles et qui reste un exemple et un modèle de transformation réussie post-deuxième guerre mondiale.
Permettez-moi de vous faire part, en ma qualité de citoyen algérien, de quelques-uns de mes sentiments et de mes observations critiques sur les actions et les décisions de l’organisation que vous avez l’honneur de présider.
Je ne voulais pas réduire ma plaidoirie aux seules préoccupations de la population de la région du Maghreb, ma solidarité et mon affection pour toute l’humanité est innée. Elle est certainement ancrée dans mes convictions de citoyen du Monde.
Elle est d’autant plus affirmée que je suis un citoyen, un berbère dont l’une des plus importantes caractéristiques est qu’il est Homme libre, affranchi des frontières et des barrières subjectives.
Je m’adresse à vous pour vous exhorter à regarder du côté des sans-voix et sans-voie, de ses déshérités qui, quand ils regardent leur terre, regrettent de ne pas pouvoir s’y maintenir pour des raisons de survie.
Je m’adresse à vous pour vous inciter à regarder du côté de ses populations contraintes à l’exil en quête de refuge, et qui subissent les affres de la nature et les difficultés du déracinement.
Je vous encourage à regarder du côté de ses populations prisonnières de conflits armés et de régimes despotiques, inaptes à leur procurer la sécurité et le bonheur.
Je vous encourage à regarder du côté de ses populations vulnérables, des femmes, des enfants, des handicapés, victimes de violences multiformes et de mauvais traitements.
Aujourd’hui, a-t-on le droit de se taire et de ne pas réagir aux crimes économiques que sont les transferts illicites de l’argent des peuples vers les banques étrangères et les paradis fiscaux ?
Aussi ne serait-il pas légitime et même obligatoire de prendre des mesures concrètes pour enquêter, retrouver, et surtout restituer cet argent à ces peuples qui souffrent, puis traduire devant les tribunaux internationaux les responsables de ces détournements comme cela se fait pour les trafiquants de drogue ?
Je m’adresse à vous parce que je continue à croire qu’au-delà du fait que l’ONU soit le forum des États, c’est aussi le lieu de convivialité, de solidarité et de rencontre d’hommes aux valeurs et vertus universelles.
Je vous rappelle, Excellence, que l’organisation des Nations Unies a été mise en place pour asseoir une paix durable dans le monde au bénéfice de toute l’humanité.
70 années après la mise en place de cette instance, des conflits meurtriers et des destructions à grande échelle de pans entiers de l’humanité persistent, le recours à la force est quasi -systématique, le désarmement moral est si frappant que le recours aux armes devient de plus en plus fréquent. Désormais, c’est la notion même de paix et de sécurité dans le monde qui mérite d’être redéfinie.
A cette allure, le monde de demain sera chargé encore de périls et d’incertitudes. Le réchauffement climatique aura des conséquences graves sur les pays pauvres comme le Cambodge, Haïti et bien d’autres pays africains. L’insécurité alimentaire touche déjà de plus en plus de populations dans le monde, les déséquilibres écologiques entrainent des catastrophes naturelles aux factures humaines macabres. Les conflits armés sont l’une des sources de déplacement de millions de citoyens dans le monde. En Afrique, au Moyen-Orient et en Asie, la persistance des régimes autoritaires et antidémocratiques génère de graves instabilités politiques dans beaucoup de pays. C’est une série infinie de remises en cause de ce noble objectif de préservation de la paix et de la sécurité dans le monde.
 
Un proverbe portugais dit
« Nos malheurs entrent toujours par des portes que nous leur ouvrons »
Ce monde n’a -t-il pas perdu ses valeurs lorsqu’on voit le retour de pratiques esclavagistes et de traite d’êtres humains ? C’est un double crime contre l’humanité qui voit ainsi ses valeurs mourir sur l’autel des intérêts financiers. Les génocides qu’on croyait révolus, relevant d’un autre âge, sont bien là. Ce que subit la minorité musulmane des Rohingyas de Birmanie est une honte pour toute l’humanité. Le déni du droit du peuple palestinien à disposer de son propre État est un déshonneur et un avilissement des instances internationales. La décision de l’administration américaine de faire de Jérusalem la capitale de l’État Hébreu, relève de l’irresponsabilité et attise le feu dans la région. Elle augure d’une nouvelle étape de violence et encourage la montée des extrémismes. Le conflit syrien a révélé que les luttes d’intérêt des puissances occidentales pouvaient mettre en ruine des États entiers. Le peuple syrien otage et victime de cette guerre paye une lourde facture pour avoir légitimement revendiqué la liberté.
Au Cachemire comme au Soudan en passant par le Darfour et le Sud-Soudan, des populations entières sont victimes de descentes punitives des forces gouvernementales et autres milices armées. Elles vivent dans des conditions sociales et sécuritaires intenables. Les conflits meurtriers en république démocratique du Congo, en Centrafrique, au Mali, la dislocation quasi-intégrale de la Somalie livrée aux factions armées, le conflit armé en Libye, toutes ces tragédies humaines posent des questionnements sur l’efficience de cette organisation réduite à la validation des guerres et des expérimentations militaires. A chaque épreuve, l’industrie de la guerre et la loi du capital passent en superpuissance devant la société civile internationale et ses valeurs. Les régimes despotiques négateurs des libertés persistent dans plusieurs coins de la planète.
En Egypte c’est un dictateur froid qui s’est imposé par un coup d’État meurtrier.
  En Algérie, la violence qu’a vécue le pays la décennie écoulée a laissé de graves meurtrissures au sein de la population, des milliers de disparus et d’exils forcés, des centaines d’assassinats politiques et des traumatismes indélébiles. Des crimes qui sont restés impunis et le régime politique continu d’imposer la loi de l’omerta. Il en fait même un prétexte pour interdire le débat politique, la pensée libre et empêcher l’organisation autonome de la société civile. La charte dite « pour la paix et la réconciliation nationale » a absout les auteurs de la tragédie nationale de leurs crimes. Elle est célébrée au sommet de l’État comme un accomplissement Historique concrétisé grâce au président en place. Or toutes les nations qui nous ont précédé dans cette démarche, comme l’Afrique du sud, sont d’abord passées par les impondérables vérité et justice. Cette réconciliation frelatée a porté des sanguinaires criminels au rang de « personnalités nationales » qu’on invite au siège de la présidence de la république pour consultations sur l’avenir de la nation, pendant que d’autres «  gros bonnets » ayant plongé le pays dans la déliquescence sont assurés d’une haute protection derrières des châteaux de marbre bénéficiant d’une grasse et paisible retraite, récompensés pour service rendu à la nation et seront, probablement, enterrés sans jugements et avec les honneurs de la nation.
Pendant que les mamans de disparus demandent quotidiennement des informations sur leurs enfants, allant même dans un vœu ultime de désespoir réclamer leur os pour les enterrer dignement et faire leur deuil, le régime continue de faire dans les piperies et les escobarderies. La réalité de notre pays est que derrière l’apparence « démocratique » se cache un régime politique liberticide fondé sur la violence, la corruption et le détournement du suffrage universel.
Au Maroc, sous le prétexte fallacieux de menaces extérieures sur l’unité territoriale de son pays, le roi impose sa souveraineté absolue et soumet un peuple entier à sa seule volonté. Au Sahara occidental, la situation risque de dégénérer à tout moment : la population est doublement otage des conditions sociales effroyables et de l’indolence des nations unies sur ce dossier qui traine depuis des décennies. En Mauritanie, le chef de l’État qui fut ministre de la défense a destitué un président élu sous le regard complaisant des pays voisins et surtout des pays de l’Europe. Au Rwanda le peuple n’est pas encore remis du génocide de 1994 qui a fait plus de huit cent mille victimes civiles. Les traumatismes sont tellement profonds que le régime trouve là une bonne raison d’exercer des chantages politiques sur les populations sous le prétexte et la peur permanente d’un risque de retour en arrière. En Guinée équatoriale, le régime politique ne se soucie guerre du regard de la communauté internationale qui se complet dans une indifférence de marbre. Du côté de la corne de l’Afrique, à Djibouti ou au Soudan, les chefs d’État au mépris de toutes les règles universelles ont tout simplement squatté le pouvoir. En Azerbaïdjan, le chef de l’État disposant du soutien russe tripote la constitution et les lois du pays à sa convenance. Les ressources gazières et énergétiques que recèle ce pays relèguent au second plan le caractère autoritaire du pouvoir politique. Les monarchies du Golfe ne sont qu’une vitrine luxueuse derrière laquelle se développe une théocratie et une pensée obscurantiste devenue la mamelle nourricière de la violence et du terrorisme. Israël continue d’occuper des territoires en violation de toutes les résolutions des instances internationales et s’arroge même le droit de prendre des arrêtés d’exécution contre des hommes politiques et militants palestiniens sous le fallacieux et absurde prétexte de sa sécurité. En Iran, les ayatollahs exercent le pouvoir sans partage aucun. Ils sont les détenteurs d’une double légitimité : celle héritée de la révolution de Khomeiny et celle reconnue des États occidentaux qui est la détention d’un potentiel nucléaire. La Chine continue d’imposer son hégémonie sur la population de Taiwan et s’emploie à isoler cette ile du reste du monde alors que sur le plan interne, elle n’est nullement un exemple de libertés à méditer. L’attitude expansionniste russe sous la direction de Poutine a plongé dans l’instabilité politique et l’étranglement économique un bon nombre des États issus de l’éclatement de l’ex-union soviétique alors que certaines libertés sont tout simplement supprimées sous un régime de dictature.
Du côté de l’Amérique latine, au Venezuela comme au Nicaragua, bien que les velléités déstabilisatrices des États-Unis d’Amérique existent pour de vrai, les régimes fondés sur le populisme « révolutionnaire » et les mythes socialistes, continuent de refuser la modernité et la démocratisation de la vie publique sous le prétexte de risque « d’influences américaines » sur l’élite progressiste et l’opposition revendicative. Dans beaucoup d’autres pays, les libertés sont bafouées. Des minorités ethniques, religieuses, culturelles …subissent des traitements inhumains et dégradants. Les populations civiles subissent tous les contrecoups des crises politiques et des difficultés économiques.
Le monde d’aujourd’hui a besoin d’être réformé. Des valeurs nouvelles et une nouvelle société civile internationale devront émerger pour réconcilier l’humanité avec sa diversité, la non-violence, la tolérance et le respect. Bien que les discours des chefs d’État ont évoqué à l’occasion des débats de la session des nations unies tenue le mois de septembre dernier quelques problèmes que vit notre planète, notamment ceux qui se rapportent aux multiples atteintes à l’environnement et aux graves conflits qui ont généré des flux migratoires jamais égalés et de cruelles crises alimentaires qui menacent une partie importante de l’humanité, il n’en demeure pas moins que des questions cruciales qui peuvent devenir les nids de graves turbulences à l’avenir méritent d’être posées.
Tous ces foyers de conflits armés, de conditions de vie misérables et des dénis des droits et des libertés sont pourvoyeurs de terrorisme, d’extrémisme et de désespoir.
L’Afrique est devenue, aujourd’hui, le lit des épidémies et des maladies, victime des dérèglements climatiques et d’une désertification accrue qui risque de pousser des populations entières à la migration forcée. Si les grands laboratoires de l’industrie pharmaceutique y trouvent des opportunités pour les tests d’efficience de leurs produits et les expérimentations scientifiques, il est indécent, voire immorale de faire de ces populations des cobayes et des objets de recherches.
La question des minorités se pose avec acuité et les conflits de territoires ne feront qu’augmenter la cadence des turbulences, des menaces sur la stabilité des États et leur cohésion.
Est-il concevable que des régimes politiques continuent de bâillonner les libertés fondamentales et d’interdire les droits culturels et cultuels ?
Est-il admissible que des régimes politiques continuent de soumettre des populations entières aux apartheids économiques, culturels et linguistiques ?
Est-il légitime que des régimes, prétendument issus d’élections, refuseraient les principes de transparence, d’alternance et du devoir de rendre des comptes ?
Est-il acceptable que des régimes de la prédation économique priveraient-ils des populations entières d’une décence sociale et d’une vie digne, alors que leurs pays recèlent de richesses naturelles énormes?
Ces réalités qui peuvent paraitre comme des questions relevant de souverainetés intérieures des États peuvent être à l’origine de conflits encore plus meurtriers qui vont rendre l’humanité plus vulnérable.
La plupart de ces pays africains souffrent de grandes carences en matière de démocratie et vivraient des coups d’État militaires cycliques aux conséquences désastreuses, sans l’aide des institutions internationales, aide à apporter aux sociétés civiles et aux forces démocratiques S’entend ?
Le meilleur exemple est donné par l’Algérie qui, regorge d’un potentiel humain extraordinaire et qui voit son avenir hypothéqué par la dictature des gérontocrates.
La solution n’est pas d’ériger un immense mur de lamentation. Le temps est à l’action pour sortir ces institutions internationales, de leur léthargie, de leur complicité et de leur impuissance, afin d’en faire de véritables instruments au service des objectifs proclamés par les NATIONS UNIES :
  • maintenir la paixet la sécurité dans le monde ;
  • développer les relations amicales entre les nations ;
  • réaliser la coopération internationalesur tous les sujets, là où elle peut être utile et, en encourageant le respect des droits de l'Homme ;
  • être un centre où s'harmonisent les efforts des nations dans des objectifs communs.
 
Le monde ne doit plus se soumettre au dictat de l’industrie de l’armement, des banques et des multinationales, des grands laboratoires et des services de renseignements, des groupes armés et des narcotrafiquants, des prédateurs et des paradis fiscaux, des monopoles des ressources hydriques et de la course à l’armement nucléaire.
Il n’y a que le renforcement des instruments de protection des humains, la mise en place de mécanismes à même de rendre audible et visible les cris de la société civile par la diminution des influences de l’argent, la révision profonde des processus de prise de décision qui vont soustraire le monde à la loi du véto.
L’instance des nations unies doit se doter d’instruments pratiques pour rendre exécutoires les décisions et autres recommandations de protection des populations vulnérables, des libertés et de la dignité humaine.
Le monde doit redevenir l’espace des pluralismes, des multicultures, des couleurs, des musiques, des saveurs, des chants, des contrastes…
Le monde doit sortir de cette surenchère matérialiste qui bâtit des mégastructures au détriment de ce que nous avons de plus de commun, de plus cher : la nature et notre humanité.
Permettez-moi de vous faire relire une des plus belles citations de Soljenitsyne qui disait : « Par un étrange paradoxe, plus je sombre dans ce monde d’une cruauté inhumaine, plus je prête l’oreille aux rares qui même dans un tel Monde, font appel à la conscience »
Mes salutations les plus respectueuses.     Dimanche 10 décembre 2017
Karim TABBOU Militant politique et membre fondateur de l’UDS Un parti politique injustement bloqué par l’administration

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