Le moteur de l’humanité

Les sociétés à castes et à classes rigides faisaient un gaspillage impardonnable de talents... Mais il faut reconnaître que de telles sociétés réduisaient les aspects nocifs de la compétition.     Theodosius Dobzhansky (Biologiste, 1900-1975).
  L’humanité a fait du chemin, un bon bout de chemin, malgré les tragédies et les guerres, malgré les famines et les maladies, l’humanité s’en est bien sortie, je trouve. Elle a su dompter une nature hostile et asservir des concurrents sérieux et a même su discipliner, globalement, ses égarements et tempérer ses ardeurs. Aujourd’hui elle est toujours là, plus forte que jamais. Mais qu’est-ce qui nourrit l’humanité, qu’est ce qui la fait durer et avancer ? Dieu pour les uns, l’instinct pour les autres. Pour moi et bien d’autres, c’est la compétition, le gout du challenge, c’est ce qui fait avancer l’humanité. Sinon pourquoi inventer l’allumette alors qu’il y avait le briquet, inventer l’avion alors qu’il y avait la voiture, inventer le cellulaire alors qu’il y avait le fixe.  C’est le gout du challenge, la compétition. Que la compétition soit le résultat de l’éducation et de la culture, ou l’héritage du conditionnement biologique tourné vers la lutte pour la survie, elle a toujours irriguée la pensée économique et sociale et a été à l’origine des avancées spectaculaires qui ont jalonné l’histoire de l’humanité. Mais la compétition reste encadrée par le mérite, elle ne saurait exister en dehors de lui. Le mérite est la seule valeur sociale à garantir une vision profondément dynamique de la société où toutes les positions sociales sont temporaires, accessibles, révocables et contestables.  Cela permettrait à chacun de se libérer de l’attentisme et de l’assistanat et l’inciterait à croire, comme pour le peuple américain, qu’il est toujours possible de réussir à force de travail et de persévérance, loin des barrières des rentes protégées et des chasses gardées. C’est alors mérite et compétition, qui vont permettre à l’humanité de croire encore, de durer et d’avancer. L’un donne du sens à l’autre, l’un renforce l’autre. Sans la valeur mérite, aucun effort individuel ne peut donner une chance à quelqu’un de changer sa vie, de se rendre meilleur. La compétition, quant à elle, reste l’expression naturelle du désir d’excellence, et le refus de voir s’appliquer les lois naturelles de la vie nous impose fatalement des compromis improductifs et nous  conduit vers des impasses ruineuses puisqu’entraver ces lois ne fait que retarder leurs échéances, de toutes façons imparables, et augmenter indéfiniment leurs coûts. La nature a de tout temps été source inépuisable d’inspiration pour l’humanité dans sa quête du meilleur, en essayant de s’y affranchir par nos transgressions et nos prouesses vaines à la contourner nous courons un risque certain de compromettre notre devenir. Mais le comportement humain reste déterminant, ce n’est pas l’environnement, la conjoncture et les interférences, ce sont les actions de chacun qui peuvent conduire à des résultats différenciés. L’être humain, en plus de ses compétences innées, dispose de liberté et d’autonomie. La liberté lui offre la possibilité de choisir ses valeurs, ses buts, ses aspirations. L’autonomie lui offre, quant à elle, le choix des moyens à mettre en œuvre pour atteindre ses buts et réaliser ses aspirations, de combiner une multitude de moyens pour y arriver ou carrément d’en créer d’autres, nouveaux et innovants. Finalement, un monde dépourvu de la valeur mérite et du moteur compétition serait une pépinière pour les partisans du moindre effort et engendrerait forcément des résultats médiocres. Dans ce genre de monde on est carrément poussé à prendre, à chercher et à privilégier toutes formes de raccourcis et à les confondre avec la réalisation de soi et l’accomplissement de ses rêves à coup de travail sérieux, continu et acharné. Accéder à une haute fonction de l’état sans jamais rien réaliser ni même travailler est un raccourci, ravir le titre de capitaine d’industrie sans jamais rien créer ni même produire est également un raccourci. En revanche, concevoir un A380 est l’aboutissement d’un rêve, gagner un Pulitzer est aussi l’aboutissement d’un rêve. Un monde sans rivalité – au sens noble du terme- dans le respect mutuel, dans la complicité, nous priverait de la joie dans l’effort, de l’amélioration au contact de l’excellence, de ce sentiment exaltant ou la lutte est aussi importante que la victoire. Dans ce genre de monde, on ne voit plus la nécessité de devenir compétiteur, de se rendre meilleur, ni  d’ailleurs, la possibilité, de changer sa vie, d’espérer mieux. Mais, doit-on pour autant se résigner, baisser les bras et abandonner notre quête du meilleur? Non, la quête de l’excellence est une caractéristique de la race humaine, se mesurer à l’autre, se mesurer à soi, défier ses propres limites est une constante dans l’histoire de l’humanité, il faut alors agir, croire et persévérer. Les grandes réalisations de l’humanité sont promises par un  moment exquis d’ingéniosité, sont ensuite précisées à force de constance et de convictions et finissent par se concrétiser et donner naissance à un moment de ravissement et de sublimation. Il n’est pas ici question de temps interminables pour préparer le changement, il n’est pas question d’inscrire des efforts  progressifs et graduels, il n’est pas question de mettre en œuvre des théories de temps psychologiques nécessaires pour abandonner nos vieilles mauvaises pratiques. Les prétendus intervalles entre l’état actuel (réel) et l’état idéal (accessible) ne conduisent qu’à faire de l’idéal une illusion et ne servent que l’immobilisme. Nous pouvons le faire, sans transition aucune, dès maintenant et nous pourrons rêver à nouveau, ensemble, parce que partagé, le rêve est déjà une réalité, l’humanité continuera à avancer, comme elle l’a toujours fait, si bien fait, depuis des lustres.  

Brahim Chahed

Universitaire. Cadre dans une entreprise publique

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