Les accords de Vienne et les perspectives du  cours du pétrole /gaz naturel- 2017/2030

  Dr Abderrahmane Mebtoul Professeur des Universités, expert international
La cotation du pétrole le 28 octobre 2017 a clôturé à son plus haut niveau   à  60,62 dollars pour le Brent et  à 54,17  pour le WIT. A contrario pour le gaz naturel a inscrit un net recul de 5,72% à 2,75 dollars le MBTU alors qu’il représente un tiers des recettes de Sonatrach. Evitons l’euphorie, comme je viens de le démontrer dans deux interviews (1) la cotation  de 55 à  plus de 60 dollars pour le pétrole ,  s’explique par le fait que l’hiver arrive. les tensions en Irak, et la baisse du cours du dollar passant de 1,20 dollar un euro à 1,16,  font gagner au cours environ 1,5 à 2 dollars. Une timide relance  de la croissance de l’économie mondiale,  des déclarations rassurantes concernant le respect des engagements de l’accord  de Vienne par deux grands producteurs  la Russie et l’Arabie saoudite, et enfin un  fait oublié la cession de 5% du géant pétrolier  l’Aramco  courant 2018 par l’Arabie Saoudite espérant faire grimper l’action, soutiennent aussi les cours.
1.-Les déterminants du cours du pétrole
Je recense huit   facteurs déterminants du cours du pétrole. Il faut se méfier des conjonctures mais toujours raisonner à moyen et long termes afin d ‘éviter des surprises surtout pour des pays  assis sur la rente.
Premièrement, l’élément central de la détermination du prix du pétrole  est la croissance de l’économie mondiale et notamment  de la Chine et notamment sa structure énergétique 2020/2030 et les facteurs géostratégiques notamment,  l’impact  des tensions en Irak,( la zone kurde produisant 500.000 barils/jour)  les déclarations du président américain voulant revenir sur l’accord avec l’Iran  et les tensions au Nigeria et en Libye
Deuxièmement, du côté de l’offre, nous assistons à une hausse plus rapide que prévue de la production de pétrole (non conventionnel) des USA qui bouleverse toute la carte énergique mondiale.
Troisièmement, les rivalités au niveau de l’OPEP dont certains ne respectent pas les quotas, de la rivalité Iran-Arabie Saoudite. L’Arabie Saoudite est le seul pays producteur au monde actuellement qui est en mesure de peser sur l’offre mondiale, et donc sur les prix. Tout dépend d’une entente entre les USA, (ces derniers n’étant pas concernés par les  accords OPEP/non OPEP),  et l’Arabie Saoudite pour déterminer le prix plancher.
Quatrièmement, la stratégie expansionniste russe. Le géant  Gazprom compte assoir sa domination sur le marché du gaz (45.000 milliards de mètres cubes gazeux de réserve) à travers le North Stream et le South Stream (ce dernier gelé actuellement) d’une capacité prévu de plus de 125 milliards de mètres cubes gazeux pour approvisionner l’Europe, sans compter les nouvelles canalisations vers l’Asie. La Russie a besoin de financement, les tensions en Ukraine n’ayant en rien influé sur ses exportations en Europe où sa part de marché a été de 30% entre 2013/2016. Tout concourt ainsi à un soutien mesuré  de la Russie à un accord de régulation des prix. Récemment, la Russie a accru sa production, et ouvert de nouveaux gisements en Sibérie ou dans l’Arctique, témoignant d’une stratégie agressive. L’Algérie doit être attentive à la stratégie gazière mondiale. En effet, les  recettes de Sonatrach sont représentées  pour un tiers du gaz naturel et du GNL , une étude de World Data Bank (2017)  montre clairement,  une forte corrélation entre les cours du gaz et des produits pétroliers avec une percée du marché spot.
Cinquièmement, du retour sur le marché de la Libye  pouvant aller facilement vers 2 millions de barils/jour, de l’Irak avec 3,7 millions de barils jour (réservoir mondial à un coût de production inférieur à 20% par rapport à ses concurrents) pouvant aller vers plus de 6 à 7 millions de barils/jour. Et surtout l’Iran ayant  des réserves de 160 milliards de barils de pétrole lui permettant facilement d’exporter entre 5/6 millions de barils jour. Ce pays est le deuxième réservoir de gaz traditionnel avec plus de 34.000 milliards de mètres cubes gazeux.
Sixièmement, les nouvelles découvertes dans le monde notamment en offshore notamment en Méditerranée orientale (20.000 milliards de mètres cubes gazeux expliquant en partie les tensions au niveau de cette région) et en Afrique dont le Mozambique qui pourrait être le troisième réservoir d’or noir en Afrique et les nouvelles technologies permettent l’exploitation et la réduction des coûts des gisements marginaux de gaz et pétrole de schiste
Septièmement, les USA/Europe qui représentent actuellement plus de 40% du PIB mondial pour une population inférieure à un milliard d’habitants poussent à l’efficacité énergétique avec une prévision de réduction de 30%  de leur consommation d’énergie. Ils plaident pour l’urgence d’aller vers  la transition énergétique afin de lutter contre le réchauffement climatique car si les chinois,  les indiens et les africains avaient le même modèle de consommation énergétique que les USA et l’Europe  il faudrait cinq  fois la planète actuelle. Selon le rapport de l’ONU une  sécheresse sans précédent frappera l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne entre 2020/2025, stratégie énergétique mondiale peu compatible avec un rebond important de la demande de pétrole  entre  2020/2030. La Chine selon l’agence Reuters, vient de faire savoir qu’elle réduira de 50% son parc de voitures fonctionnant au gas-oil et à l’essence  à l’horizon 2020.  La stratégie mondiale devrait reposer sur des efforts de limitation du recours aux énergies fossiles, charbon et pétrole, le monde s’orientant  vers un Mix énergétique, l’énergie de l’avenir  horizon 2030/2040 étant l’hydrogène où la recherche développement connait un réel  essor.
Huitièmement, l’évolution des cotations du dollar et l’euro, toute hausse du dollar, bien que n’existant pas de corrélation linéaire, pouvant entraîner une baisse du prix du baril. Il faut prendre aussi en compte que les  stocks américains et les stocks chinois souvent oubliés.
2.- L’OPEP face aux accords de Vienne
L’Arabe Saoudite représente plus de 33% de la part de la production de l’OPEP. Les pays du Golfe représentent à eux seuls 60% de cette production. Pour les pays hors OPEP, le producteur traditionnel le plus important reste la Russie. L’engagement correspondant  à l’effort envisagé lors de la réu nion d’Alger de septembre 2016   a permis  la remontée des cours du pétrole entre une fourchette fluctuant entre 55/60 dollars le baril. Suite aux travaux du  comité de haut niveau, qui a permis d’aplanir les tensions notamment entre l’Arabie Saoudite et l’Iran,  la dernière  réunion à Vienne de décembre 2016 , a permis  aux  pays membres de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole  et certains pays non OPEP  de parvenir à un accord de réduction  et ce pour la première fois depuis 2008, et qui devrait réduire l’offre de pétrole de 1,8 millions de barils/jour. L’accord des pays non-OPEP s’applique, comme celui de l’OPEP, à partir du 1er janvier 2017 pour 6 mois, avec des  prolongations possibles à chaque fois  de 6 mois supplémentaires selon l’état du marché. Les limites de production prévues par l’accord touchent 11 des 14 pays membres de l’OPEP. L'essentiel de l'accord du 30 novembre est porté par les plus gros producteurs du cartel : Arabie Saoudite,l’ Irak, Émirats arabes unis, Koweït, tandis qu'Iran, Nigeria et Libye en ont été exemptés. Le Nigeria avait annoncé fin  février 2017 un accroissement de sa production  de plus de 300.000 barils jour entre 2017/2018 sans compter le retour de la Libye qui peut exporter entre 1,5 et 2 millions de barils jour.  Or à la dernière réunion de l’OPEP, la Russie qui produit plus de 10 millions barils/jour  a demandé que ces pays participent à l’effort de réduction pour stabiliser le marché.  Rappelons que l’Iran a bénéficié de la référence la plus favorable  avec un volume de 3,97 Mb/j retenu (contre un niveau de 3,69 Mb/j, bien que  l’Iran souhaite que sa production remonte à 4,2 Mb/j. L’Iran et l’Irak pourraient être tentés de dépasser leurs quotas s’ils disposent d’excédents. L’Arabie saoudite  premier exportateur mondial de pétrole, a accepté de ramener sa production à 10,06 millions de barils par jour (bpj) et donc de  réduire sa production de 500 000 barils. Les pays non OPEP  ont convenu d’une  réduction de 558.000 barils/j qui   s’ajoute à la réduction de 1,2 million de bpj des pays OPEP soit près  de 1,8 million de b/j. Pour les non OPEP,  la Russie  est le plus important de ces contributeurs avec une réduction de  300 000 bpj. Les autres pays devant participer à l'effort seront le Mexique, le Kazakhstan, la Malaisie, Oman, l'Azerbaïdjan, Bahreïn, la Guinée équatoriale, le Soudan du Sud, le Soudan et Bruneï.
3.- Le niveau de réduction des pays OPEP/non OPEP
Selon l’Accord de Vienne la répartition des quotas de l’Opep est la suivante :
  •  -l’Algérie, dispose d’un quota de 1,089 million de barils jour, avec une réduction de 50.000 barils / jour son quota passe à   1,039 million   barils/j,
  • - l’Angola passant de 1,751 million barils/jour à 1,679 barils/j,
  • - l’Arabie Saoudite passant de 10, 544 million  barils/j à 10,058 barils/j,
  •  - les Emiraties Arabes Unies passant de 3,013 barils/j à 2,874 barils/jour,
  •  - l’Equateur passant de 548.000 barils jour à 522.000 barils/j,
  • -le Gabon de 202.000 barils jour à 193.000 barils/jour,
  • - l’Iran de 3,975 millions barils/jour à 3,797 millions barils/j,
  • - l’Irak  de 4,561 millions barils/j à 4,351 millions barils/j,
  •  - le Koweït  de 2,838 millions barils/j à 2, 707 millions barils/j,
  •  - le Qatar  voit son quota passer de 648.000 barils/j à 618.000 barils/j,
  •  - le Venezuela,  qui est le premier réservoir de pétrole mondial avant l’Arabie Saoudite mais avec un pétrole lourd  voit son quota passer  de 2,067 millions de barils/j à 1,972 millions de barils /jour.
  Les dix autres pays hors OPEP concernés par l’accord conclu dans la capitale autrichienne pour une baisse en plus de la Russie  sont par ordre de production :
  •  -le Mexique (2,1 Mb/j en octobre/novembre 2016)
  •  -le Kazakhstan (1,7 Mb/j) ; -Oman (1 Mb/j) ;
  •  -l’Azerbaïdjan (0,8 Mb/j) ; -la Malaisie (0,7 Mb/j) ;
  • -la Guinée équatoriale (0,2 Mb/j),
  • -le Soudan du Sud (0,1 Mb/j) ;
  •  -le Brunei (0,1 Mb/j).
Dans les faits, l’essentiel de cette baisse est assuré par les deux plus grands producteurs de ce groupe hétérogène : la Russie (- 0,3 Mb/j) et le Mexique (- 0,1 Mb/j).
4- Quelles perspectives ?
Selon l’OPEP la baisse des cours qui ont chuté de 102 dollars et 45 dollars  depuis juin  2014  a occasionné une perte de 1.000 milliards de dollars en termes de revenus et 1.000 milliards de dollars en termes de pertes d’investissement. A un cours de 55 dollars, la réduction occasionne  une perte de 3780 millions de barils/an et environ 219 milliards de dollars pour les pays de l’OPEP. Une étude de l’OPEP montre en moyenne que la rentabilité pour bon nombre pays OPEP  pour équilibrer leur budget, le prix  qui couvre les frais et une marge de profit raisonnable,  doit se situer à 60 dollars. Pour l’Algérie la rentabilité des gisements marginaux se situe à un prix  supérieur à 60 dollars, les gisements moyens entre 40/50 dollars et les  grands gisements  entre 30/40 dollars le baril. Mais bon nombre d’experts  s'interrogent  sur la tentation pour les producteurs de «maquiller» des déclins naturels, liés à l'épuisement de certains gisements et déjà intégrés aux prévisions, afin de les faire passer pour des réductions volontaires.  L’OPEP bien que représentant  les plus grandes réserves mondiales, n’a plus le même impact sur le marché que dans les  années 70.  Avant de décider d’une réduction de la production de 1,2 millions barils/ jour, celle-ci représentait seulement 33% de la production mondiale commercialisée mondiale, les 67% restants se faisant hors OPEP. Un redressement des cours du baril à 55/60 dollars et plus sera    fonction de la croissance de l’économie mondiale, sans préjuger du risque d’un accroissement de  l’offre qui serait due à la hausse de la production des pays non OPEP notamment des USA dont les gisements marginaux deviennent rentables. Car,  depuis la hausse du prix, il y a une entrée massive du pétrole et gaz de schiste américains dont les coûts de production ont baissé depuis trois années de 40 à 50% grâce aux nouvelles technologies étant rentables. Les cours planchers assurant la rentabilité sont passés  pour  les  grands gisements  à 30 dollars, pour  les gisements moyens  à 40 dollars et pour les gisements marginaux entre 50/60 dollars. Selon l’agence Bloomberg  en date de février 2017,  les  producteurs de pétrole non conventionnel ont réalisé d’énormes efforts pour réduire leurs seuils de rentabilité, gagnant  de l’argent avec un baril autour entre 40/ 50 dollars, alors qu’il fallait au moins 70 à 80 dollars, il y a encore deux ans et à 30 dollars dans certains comtés du Texas où les investissements devraient ainsi augmenter de 30 % dans le secteur en 2017. Chef de file du cartel, l'Arabie Saoudite avait longtemps soutenu une politique de prix bas, espérant évincer les concurrents de l'OPEP, notamment les producteurs de pétrole de schiste américains. Mais la chute des cours avait fini par affecter son économie, l'incitant à changer de stratégie. Mais, en plus des stocks américains qui ont atteint un niveau record, d’une croissance de l’économie mondiale molle, notamment de la Chine,  qui tire la demande, un prix supérieur à 60 dollars rendrait les gisements marginaux américains rentables, accroissant l’offre pouvant dès alors aboutir à un prix bas en raison de la surabondance de l’offre. D’où cette proposition de l’Arabie Saoudite d’avoir un prix d’équilibre qui tourne autour de 55/60 dollars le baril devant concilier les intérêts des producteurs et des consommateurs et surtout afin de faire face à la concurrence américaine.
5.-En résumé, le rapport offre/ demande à court terme, la structure de la croissance de l’économie mondiale  et la nouvelle configuration énergétique mondiale qui se dessinent à l’horizon 2017/2030, avec de nouvelles énergies alternatives concurrentes, seront à l’avenir les déterminants tant du cours du pétrole que celui du gaz naturel. Devant éviter de raisonner en termes de modèle de consommation énergétique linéaire, nous devrions assister à une transition énergétique fondée sur l’efficacité énergétique, et les énergies renouvelables qui devraient connaitre un grand essor selon le dernier rapport d’octobre 2017 de l’AIE avec des réductions des coûts prévus de plus de 60%. Pour l’Algérie dont 98 % des recettes en devises proviennent directement et indirectement,  des hydrocarbures et de leurs dérivées,   et  en raison du fait qu’il n’y pas une stratégie claire d’exportation hors hydrocarbures mais une politique de court terme de restriction des importations dont certaines rubriques sont d’ailleurs incompressibles, elle se doit d’être attentive à l’évolution des cours du pétrole mais également  du gaz représentant  33% des recettes de Sonatrach et surtout d’avoir une vision claire de la transition énergétique mondiale ayant des avantages comparatifs importants pour impulser les énergies renouvelables.
(1)- interview du professeur Abderrahmane Mebtoul aux télévisions Ennahar TV et Chorouk TV le 28 octobre 2017 « sur le pourquoi le cours du pétrole à 60 dollars » ?
 Professeur des Universités, expert international Dr Abderrahmane MEBTOUL Directeur d’Etudes Ministère Energie/Sonatrach 1974/2007 -ademmebtoul@gmail.com   

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