LES MALADES OTAGES DES FLIBUSTIERS

Lina Djoudi   L’Algérie est l’un des plus gros importateurs de médicaments dans la région. Près de 27.000 tonnes de produits pharmaceutiques ont été importés en 2015 pour près de 2 milliards de dollars, soit 4% des importations globales du pays. Pourtant, les malades peinent, parfois, à trouver des médicaments prescrits. Des pharmaciens de la capitale, interrogés sur l’origine de ces pénuries récurrentes, se posent eux-mêmes la question ! Des médicaments en « rupture de stocks», ce n’est plus une situation conjoncturelle en Algérie. C’est devenu un phénomène cyclique. Et au moment où la tutelle ne cesse de rassurer sur la disponibilité de tel ou tel produit pharmaceutique stratégique pour le traitement de maladies chroniques ou graves, sur le terrain, la pénurie existe bel et bien. Une virée à travers quelques officines confirme, d’ailleurs, ce constat.« Pour la majorité de médicaments, surtout ceux produits localement, il n’y a pas de pénurie réelle, c’est à dire en termes de production, leur manque sur le marché est dû à un monopole exercé par des grossistes complices qui recourent à la rétention, faisant du commerce avec la vie des malades », s’indigne le gérant d’une officine dans un quartier populaire de la capitale. D’ailleurs, ces pauvres malades, témoigne-t-il, achètent parfois le double ou le triple de leurs besoins dès qu’ils arrivent à trouver un médicament qui était auparavant introuvable ! Des distributeurs, sans état d’âme, font du « chantage » aux pharmaciens pour des ventes concomitantes : soit, ils décident eux-mêmes de la quantité à vendre, soit ils exigent du pharmacien l’achat de produits très peu demandés ou dont la date de péremption est proche, selon ce pharmacien. Il explique que des délégués médicaux viennent à l’officine pour faire le marketing des médicaments dont ils nous assurent la disponibilité chez un grossiste par exemple, mais en appelant le-dit grossiste, il nous répond en disant que le médicament est introuvable chez-lui !! « C’est inadmissible ! Il y en a marre de ces pratiques ! Il faut que le ministère de la Santé retire carrément les agréments à cette catégorie de distributeurs et même aux laboratoires qui ne respectent pas leurs engagements, on ne joue pas avec la santé et la vie des gens », s’indigne-t-il. Pour un autre pharmacien interrogé, cette « politique » de rupture de stocks est « voulue » ! « Ecoutez, la gestion du médicament en Algérie, comme d’autres dossiers d’ailleurs, est prisonnière des intérêts des affairistes, on interdit un médicament d’entrée pour faire écouler un autre ou pour alimenter le trabendo », a-t-il asséné. AUCUNE CATÉGORIE N’EST ÉPARGNÉE   Une tournée à travers les officines montre effectivement que plusieurs médicaments stratégiques et qui n’ont pas vraiment de produits de substitution ne figurent pas sur les étals. « Généralement, je fais la tournée de deux ou trois pharmacies voire quatre pour compléter mes ordonnances ou celles de ma famille, parfois tu te retrouves obligé de retourner à ton médecin traitant pour qu’il te prescrive des produits équivalents », confie un malade , un quinquagénaire, rencontré à la sortie d’une des officines d’Alger. Aucune catégorie de médicaments n’est apparemment épargnée par ces ruptures récurrentes. Des anti-infectueux pour la gynécologie, comme le Polyginax et le Tergynan, des progestatifs pour faciliter l’accouchement, comme la Colpotrophine ou des médicaments qui déclenchent l’accouchement, comme le Syntocinon, sont tous introuvables depuis plusieurs mois, confie un pharmacien qui dit ignorer les raisons de ce manque d’approvisionnement. « Vous savez, l’injection en Syntocinon est indispensable en cas où les contractions de l’utérus d’une femme enceinte sont insuffisantes pendant le travail, si cette femme ne trouve pas ce médicament, elle subira éventuellement une césarienne ! », regrette-t-il. D’autres médicaments comme le Célestène en injections (corticoïde), la ventoline en comprimés, que la femme enceinte prend pour éviter une éventuelle détresse respiratoire à son bébé prématuré, Alustral (vaccin antiallergique), Ursolvan, destiné au traitement de la lithiase biliaire, Magnosanol, les vaccins antitétanos sont également introuvables sur le marché depuis quelques mois, selon lui. « J’ai plein de boutons à cause de l’acné, la dermatologue m’a prescrit du Curacné, un traitement anti-acnéique, j’ai fait le tour des officines…en vain, j’ai vraiment peur que ces boutons deviennent indélébiles », s’alarme une jeune adolescente. Quant au Sintrom, un anticoagulant dédié au traitement des maladies cardiovasculaires et sans lequel un cardiaque peut risquer la mort, et qui a connu une grave pénurie en 2015, il est aujourd’hui disponible sur les étals des officines mais avec des quantités limitées, confie un vendeur.     LA FILIÈRE DU CABAS   Mais que font les malades pour éviter que leur état de santé ne se dégrade ou pour éviter carrément de mourir ? Des pharmaciens ont très vite trouvé la solution : le marché noir. « La gynécologue m’a envoyée vers un pharmacien qui vend au noir des produits introuvables sur le marché pour me procurer trois boites de Luténil car elle dit que ce médicament n’a pas d’équivalent sur le marché », dira une jeune dame rencontrée dans un cabinet de gynécologie. Nous nous sommes alors déplacés auprès de ce célèbre pharmacien. « Oui, j’en ai », répond-il à une question sur la disponibilité du Lutenil, de la progestérone indiquée pour le traitement des dystrophies ovariennes et de la stérilité féminine mais…interdite d’entrée en Algérie depuis plusieurs années. Ce pharmacien, comme beaucoup d’autres, fait appel à des Algériens qui voyagent à l’étranger, notamment en France et en Tunisie, pour lui procurer cette hormone dans ….des cabas ! Le médicament est vendu à 2.000 Da la boite alors que son prix formel n’excède pas les 400 DA. « Je le fais pour bien traiter les patients, lorsqu’il s’agit de la santé, peu importe le prix…en plus ce n’est pas moi qui fixe les prix (au noir) mais c’est le fournisseur (informel) ! », se défend ce pharmacien devenu célèbre et très sollicité grâce à la vente au noir. Chez ce même pharmacien, la Colpotrophine introuvable, qui fait 200DA, existe et elle est vendue à 2.000 DA également alors que le Sintrom, qui fait 170 DA, a été cédé à 1.900 DA au noir en 2015. Plus chanceux sont les malades ayant des parents vivant à l’étranger et préfèrent attendre que l’un de leurs proches vienne au pays pour lui « importer » son médicament introuvable. Le ministère de la Santé, lui, et dans un souci de « rationaliser » les importations des médicaments, a interdit depuis décembre dernier 357 médicaments à l’importation.   DES MÉDICAMENTS NON REMBOURSABLES   Outre le problème des pénuries, la question des médicaments non remboursable continue à embarrasser les malades. « Depuis le 24 février 2016, quarante nouveaux produits, pour la majorité importés, sont devenus non remboursables », nous informe un vendeur dans une officine d’Alger-centre. Par exemple, des pansements digestifs ou antispasmodiques comme Bédelix (400DA) , Météospasmile (270 DA) et Météoxane (300 DA) ne sont plus remboursables depuis cette date, de même que pour l’Oxacilline, un antibiotique pour lutter contre les infections à staphylocoque et utilisé en cas de brèches cutanée. Avant cette date, des antibiotiques comme Levofox 500 en gélules (traitement des infections pulmonaires et urinaires) qui coute 1.800 DA, ont été retirés de la liste des produits remboursables. « Dommage, Levofox est un antibiotique très efficace. Même la prise d’Augmentin ne donne pas le même résultat, et il n’est plus prescrit par les médecins car il n’est plus remboursable », regrette un pharmacien. L’un de ses confrères rencontré pose le problème de l’activation de l’Agence Nationale des Médicaments, pourtant créée pour réguler le marché des médicaments en Algérie mais toujours non opérationnelle ?
  1. D.

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