« L’innovation est un enjeu de sécurité nationale »

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YOUNES GRAR. EXPERT EN TECHNOLOGIES DE L’INFORMATION ET DE LA COMMUNICATION

  Propos recueillis par Samira Ghrib   Le développement de l’économie numérique est hissé au rang de priorité. Dans le sillage du lancement de la téléphonie mobile 4G, on est passé à l’e-paiement, et un ministère dédié à l’économie numérique a été créé. Croyez-vous que tous ces éléments contribueront au développement des start-ups ? Lorsqu’on parle d’économie numérique et des technologies de l’information et de la communication, on touche à plusieurs secteurs. Autrement dit, comment exploiter ces technologies pour le développement de divers secteurs comme le commerce, les finances…etc. C’est là que réside la force des TIC. La création d’un ministère dédié à l’économie numérique, le lancement de l’e-paiement, ainsi que de la 4G n’en sont que les ingrédients. Ceux-ci sont insuffisants. Pour développer une véritable économie numérique, il faut une stratégie globale. Si on lance d’ambitieux projets de réalisation d’infrastructures pour obtenir une connexion à très haut débit, et que l’on n’a pas de contenu local, cela ne sert absolument à rien. Inversement, si l’on développe du contenu local, sans pour autant disposer de l’infrastructure et de l’internet à très haut débit, et qu’il faut se débattre pour obtenir une ligne téléphonique et une connexion ADSL de bonne qualité, cela ne va pas marcher, non plus. Il faut aussi qu’il y’ait d’autres ingrédients. Il faut, par exemple développer le cadre juridique. Il faut aussi chercher et encourager les compétences en matière de recherche et d’innovation. C’est un tout qui doit être pris en charge dans sa globalité et ne négliger aucune facette. On doit préparer tous les ingrédients dans le cadre d’une stratégie globale. C’est un avis partagé par de nombreux acteurs du secteur des TIC : l’économie numérique doit être prise en charge par un ministère, structure ou agence –on peut l’appeler comme on veut- qui doit être rattaché au Premier-ministère, ou à la Présidence de la République. Je pense qu’au lieu d’être rattaché au ministère des Finances, le ministère délégué à l’économie numérique doit être rattaché au moins au Premier-ministère pour avoir plus de poids et d’autorité. Il s’agit de donner à ce ministère la latitude de développer les TIC dans le cadre d’une stratégie globale.  Ce qui se passe aujourd’hui, est que nous avons un ministère qui développe bien les TIC et qui avance tandis que l’autre n’avance pas. Des tutelles qui avancent et des administrations qui bloquent. Plusieurs exemples reflètent cette situation. On peut citer celui du ministère de la Justice qui délivre des casiers judiciaires et des certificats de nationalité électroniquement, et qui ne sont pas acceptés par les administrations de certains ministères qui n’arrivent pas à avancer. L’autre exemple est celui de la carte d’identité biométrique qui a été mise à la disposition des citoyens par le ministère de l’Intérieur et des Collectivités locales. Nous avons été surpris d’apprendre que certaines administrations ne l’acceptaient pas, parce que l’adresse n’y apparaît pas écrite. L’adresse est incluse électroniquement, et ces administrations ne disposent pas de lecteurs électroniques pour lire les informations incluses dans la carte d’identité biométrique.   Pensez-vous que les mentalités devront évoluer ? C’est clair ! Si le projet est pris en charge par le Premier-ministère et que les autres ministères commençaient à intégrer les TIC, tout le monde serait prêt pour l’économie numérique. Le citoyen ne sera plus surpris. J’insiste sur les désagréments causés aux citoyens qui sont passés à la carte d’identité biométrique et qui ont détruit leur ancienne carte d’identité. Ces derniers ne peuvent plus retirer leur argent, et obtenir des documents pour lesquels ils ont besoin de l’adresse.   Les start-ups algériennes souffrent d’un manque flagrant d’innovation et se contentent souvent d’adapter des concepts importés au marché algérien. Que faut-il faire pour y remédier ? C’est un débat très large et qui concerne les projets de recherche que l’on doit développer et qui doivent répondre à certaines conditions. La première est que le tissu économique a besoin de solutions terre-à-terre pour des problèmes tout aussi terre-à-terre. En Algérie, il n’y a pas beaucoup d’innovation, mais il existe beaucoup plus de l’engineering. C’est-à-dire je prends une solution, je la ramène, je me l’approprie, je la modifie et la propose à une entreprise pour régler un certain nombre de problèmes. Il faut dire, cependant, qu’il y’a un certain nombre de problèmes qui n’ont pas de solutions connues. A ce moment-là, on est obligés de se tourner vers l’innovation. Ce qui implique de comprendre le problème, rechercher des solutions aussi bien en Algérie, qu’à l’étranger, et à défaut innover. Malheureusement cela n’existe pratiquement pas dans notre pays. Il y’a très peu de cas. Notre pays est très en retard en matière d’innovation. La plupart des problèmes que connaissent nos entreprises, sont déjà connus au sein de nombreuses entreprises dans d’autres pays. Nous disposons cependant d’une certaine marge de manœuvre pour innover et trouver des solutions qui n’existent pas ailleurs. Je peux citer l’exemple de la sécurité informatique, de la protection des données et le cryptage. Dans ce domaine particulier, nous avons besoin de développer un savoir-faire local. On ne peut pas se fier à des entreprises étrangères et en devenir dépendants au risque de mettre en péril notre souveraineté et la sécurité nationale. On ne peut pas mettre notre sécurité informatique exclusivement entre les mains d’entreprises européennes et asiatiques, d’autant plus qu’il y’a beaucoup d’entreprises israéliennes qui contrôlent le marché. Il y’a beaucoup d’entreprises qui risquent de nous poser des problèmes. Ces entreprises viennent proposer des solutions, mais travaillent selon les injonctions de leurs gouvernements et leurs services secrets. Censées nous sécuriser, ces dernières risquent d’être la source de risques d’infiltrations et de fuites de données. Dans ce domaine, il faut mettre en place des entreprises locales, pour trouver des solutions en matière de sécurité des données et de sécurité des réseaux et de mieux protéger nos infrastructures face aux attaques. S.G.

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