Monter une chaîne télé… fastoche !

Par Fayçal Métaoui   En Algérie, une de chaîne télévision ne coûte pas cher par rapport à ce qui est pratiqué ailleurs dans le monde. Le budget varie entre l’équivalent de 4 et 6 millions de dollars. En Europe, une chaîne de télé de taille modeste utilisant les techniques numériques professionnelles coûte 15 millions de dollars. La chaîne France 24 avec ses trois canaux (arabe, anglais et français) a démarré avec un budget de 80 millions de dollars. Le budget de démarrage de BBC Arabic était estimé à 35 millions de dollars. Comment justifier que les coûts d’une chaîne télé soient si bas en Algérie par rapport à d’autres pays ? « Pour la simple raison qu’en Algérie, les droits à l’image ne sont pas encore pris en compte. De plus, les chaînes ne font pas appel à des compétences qui peuvent exiger de gros salaires. Souvent, on prend des jeunes à peine sortis de l’université qu’on paye modestement », précise Chawki Smati, directeur de production à Dzair TV. Selon Rochdi Redouane, responsable à Echourouk TV, la plupart des techniciens ont été formés sur le tas après leur sortie de l’université. Aussi, ne sont-ils pas exigeants par rapport aux salaires. Pour toutes les chaînes nouvellement créées, les salaires des journalistes et des cameramen vont de 35.000 dinars à 120.000 dinars. « Le poste d’un directeur photo est habituellement bien rémunéré. En Algérie, les chaînes privées ont sollicité, à leurs débuts, des techniciens professionnels qui ont formé des jeunes aux techniques de l’image et du son. Certains étaient payés entre 200 et 250.000 dinars. Les jeunes ont pris le relais mais avec des salaires variant entre 70.000 et 100.000 dinars au maximum », a-t-il expliqué. Les réalisateurs d’émissions dans la plupart des chaînes de télés algériennes (ENTV mise à part) perçoivent des salaires ordinaires sans rapport avec leurs compétences ou avec leurs talents. « En tous cas, pas ceux que devraient avoir un réalisateur dont l’émission fait le buzz. Chez nous, il n’existe pas de star système y compris pour les présentateurs de journaux ou de talk shows. Le meilleur salaire d’un présentateur de JT, qui a bien négocié son contrat, ne dépasse pas les 250.000 dinars. Rien à voir avec ce qui se fait ailleurs. Pour avoir l’exclusivité, la chaîne privée française TF1 paye mensuellement 40.000 euros à une présentatrice vedette. Chez nous, qui peut verser une telle somme pour une star ? », s’interroge un responsable d’une chaîne privée qui considère les rémunérations actuelles comme «hors normes», «en deçà de ce qui se pratique à l’étranger y compris en Afrique ». La politique salariale change d’une chaîne à une autre. Les difficultés financières ont forcé une chaîne, pourtant bien en vue à Alger, à réduire les salaires de son personnel de 15 %. Une autre chaîne a demandé aux journalistes de prospecter le marché publicitaire pour percevoir les salaires «normalement».   STUDIOS VIRTUELS   Et, la plupart des chaînes utilisent des studios virtuels, mis à part Echourouk TV, Dzair TV, El Djazaïria et Ennahar TV. Les studios virtuels sont largement moins chers que les studios plateaux : de 400 à 500.000 dinars par mois sans incrustation. Une émission complète en studio plateau peut coûter jusqu’à 2 millions de dinars comme «dzairna dzaircom » sur Dzair TV en prenant en comptant les salaires des techniciens, les équipements et la consommation d’énergie. Echourouk TV loue un studio pour ses émissions dont « Al Thaqafa oua Nass » situé à Kouba à Alger. Pour l’ensemble des émissions, le coût global peut s’approcher de 50 millions de dinars annuellement pour l’utilisation du studio. Pour les équipements, propriété de la chaîne, il faut prévoir jusqu’à 5 millions de dinars pour la réalisation d’une émission dans les normes PAD (Prêt à diffuser). Le coût des décors varie d’une émission à une autre, selon la surface du studio, du mouvement des invités et des rubriques : entre 500.000 dinars et 2 millions de dinars. Mis à part l’ENTV, aucune chaîne n’a construit un atelier pour la conception et la fabrication des décors pour les talk-shows ou pour les news rooms. L’ex-RTA utilise rarement son atelier préférant la sous-traitance avec des sociétés privées qui, parfois, surfacturent les prestations. Les normes internationales pour les studios de télé sont de 200 m² pour la surface et six mètres de hauteur sous plafond. «Un studio vierge pré câblé avec un groupe électrogène, sans matériel, est loué entre 150.000 et 200.000 dinars par jour. Le prix diminue au prorata de la durée d’occupation. Une location d’un mois coûte moins chère que celle de deux jours, par exemple », explique Chawki Smati. Il relève que l’insonorisation (élimination des bruits et des interférences) d’un studio de 700 m² peut coûter 15 millions de dinars. « Tout a un prix dans un studio télé, les lumières, la sonorisation, les caméras, les câblages, l’alimentation électrique, les techniciens, les décors, la régie », précise-t-il. Un studio de 700 m² permet la réalisation d’émissions de jeu ou de débats où les animateurs ou les invités sont en mouvement comme « Eddi wela kheli » (A prendre ou à laisser) de Sofiance Dani sur Echourouk TV. Les caméras broadcaste sont cédées entre 200.000 et 1 million de dinars. « Aujourd’hui, les caméras les plus sophistiquées peuvent être vendues à 10 millions de dinars. Des caméras qui permettent une diffusion directe grâce à des cartes reliées directement à Internet ou au satellite. Des caméras qui ne sont pas encore utilisées en Algérie vue l’état du réseau actuel », précise un cadreur. L’entretien des caméras exige également l’élaboration d’un budget spécial surtout pour des chaînes comme Echourouk News, Dzair News et Ennahar TV, versées dans le tout info. La petite concurrence graduelle entre les chaînes oblige les responsables de ces médias à prévoir des budgets plus importants dans une vision d’installation sur un marché audiovisuel et publicitaire encore naissant. Aucune étude n’a été encore menée sur la taille de ce marché et ses perspectives.   VISIBILITÉ   En Algérie, les chaînes privées doivent redoubler d’efforts pour être visibles sur le satellite égyptien NileSat, le plus sollicité dans la région arabe. Plus de 100 millions de téléspectateurs arabes suivent les programmes des télés présentes sur ce satellite et qui sont au nombre de 450 (ce nombre évolue rapidement). Les ambitions des chaînes privées algériennes sont encore limitées à l’audimat local, même pas maghrébin. La présence sur le satellite est coûteuse. Les prix varient entre 5000 et 50.000 dollars par mois. « En fait, tout dépend de l’opérateur, de la fréquence utilisée, du faisceau satellite. Plus le spectre du faisceau est large, plus la diffusion est stable. En HD, les prix sont plus élevés, c’est normal. La qualité est meilleure par rapport au SD », relève Chawki Smati. La transmission vers le satellite peut se faire par internet ou par antenne via un opérateur. La transmission est moins coûteuse pour des chaînes qui n’ont pas encore le droit de diffuser directement sur le réseau hertzien sur le territoire national. Les modalités techniques devaient être précisées par les textes d’application de loi sur l’audiovisuel adoptée en 2014. Des textes qui n’ont pas été promulgués. Aussi, les chaînes privées algériennes restent-elles encore étrangères aux yeux de la loi. Mais, des dérogations sont accordées à certaines chaînes comme Ennahar TV ou Dzair TV. La chaîne du groupe de Ali Haddad diffuse directement des matchs de football du championnat national. Pour ce faire, elle doit louer une plage à travers un canal via TDA (Télédiffusion d’Algérie, établissement public). La diffusion durant les dix premières minutes est estimée à 2000 dollars. Après, la minute est facturée à 25 dollars. Il suffit donc de faire le calcul pour 90 minutes et plus en cas de prolongation.   GRANDE AUDIENCE   Concernant la production du contenu et le rafraîchissement de l’antenne, les chaînes privées ne montrent un certain dynamisme exception faite durant le mois sacré du Ramadhan, période de grande audience. Il faut savoir que pour produire un feuilleton, une chaîne doit prévoir un budget moyen de 30 millions de dinars. Le problème est que ce feuilleton ne sera racheté par aucune autre chaîne. Une fois diffusé, il reste dans les archives filmiques du producteur-diffuseur. KBC, Dzair TV, El Djazairia ou Echourouk préfèrent souvent, pour enrichir leurs grilles de programmes durant la période de demande, solliciter un producteur exécutif qui, lui, va engager ses moyens humains, artistiques et techniques pour réaliser une sitcom ou un feuilleton. Le coût de production sera alors plus important : 50 millions de dinars au minimum pour un feuilleton. Comme il n’existe pas encore de mécanismes de coproduction télévisuelle entre chaînes privées ou entre chaînes privées et télévision d’État, les choix paraissent difficiles pour les directeurs de production des chaînes surtout avec des rentrées publicitaires modestes. Parfois, les chaînes jettent, toutes, leurs dés sur la table pour avoir plus de visibilité durant le Ramadhan . C’était le cas de Dzair TV qui a racheté la dernière saison du célèbre feuilleton syrien   «Bab El Harra », pour le Ramadhan 2015, au prix fort. Pour les grosses productions, il faut débourser entre 1 500 et 1 700 dollars pour un seul épisode. Le prix est de 1 000 dollars pour les productions de qualité moyenne. L’épisode d’un feuilleton nouveau avec un scénariste peu connu et un réalisateur débutant peut être cédé à 300 dollars. Il suffit aux producteurs des feuilletons demandés par le public de mettre en concurrence les chaînes pour faire monter les enchères. Dans le monde arabe, les chaînes telles que MBC, Rotana, LBC ou 2 M s’adonnent à une véritable bataille pour avoir les meilleurs produits à mettre à l’antenne. Grâce à son gros budget publicitaire, le groupe saoudien MBC peut tout se permettre tant en matière de rachat d’exclusivité que de productions. F.M.

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