PLUTÔT MOURIR QUE DE VOIR SKIKDA !

    Azzedine Belferag     Le vieil adage « voir  Venise et mourir » qui a été la meilleure pub faite à la Lagune  et invitant plutôt au rêve, au voyage et à la découverte, ne s’appliquerait pas à l’ancienne Resucada ou il est aisé de dire « plutôt mourir que de vivre à Skikda ! ». La ville  du 20 Août 55 est mille fois martyrisée. Jadis, belle station balnéaire nourrissant les fantasmes de villégiature, cette  ville côtière est devenue sale et moribonde au fil des années.  Elle doit attendre l’été à peine pour revivre sous  les assauts des estivants et autres visiteurs venus en quête de paysages sauvages et à la recherche de sites naturels. De La Marsa à Ben M’hidi, de la Grande plage à Stora, les étendues de sable fin et gré suscitent le rush. Un flux que la région ne peut contenir et encore moins rentabiliser. Le tourisme est resté à son état primaire. Hormis quelques récents  hôtels  aux prix astronomiques échappant au pouvoir d’achat des vacanciers, rien n’est prévu pour capter ces légions de vacanciers si ce n’est l’inflation et la hausse exagérée des prix des fruits et légumes et autres denrées alimentaires.  Le mal est profond et reflète la mauvaise gestion de la ville et du manque de politique générale par les staffs successifs.  Depuis sa promotion en wilaya, suite au découpage administratif de 1974, Skikda semble être restée à l’état embryonnaire. Mis à part les grands projets  structurants et centralisés, telle la zone industrielle pétrochimique, l’université, les ports commercial et de pêche et de cités dortoirs du 20 Aout 55, de Merdj Eddib et de toute la zone basse souvent englouties sous les eaux de pluie, Le  développement tant attendu tarde à venir.  La ville n’a bénéficié d’aucune inscription digne de ce nom en terme de projets structurants. Ce n’est pourtant pas les potentialités qui manquent.   UNE VILLE QUI A SOIF   L’air sinistre des constructions et la saleté des artères de la ville témoignent  du laisser –aller. L’eau, cette denrée devenue  rare est un souci majeur qui dure depuis une décennie. Les robinets sont devenus avares et l’eau n’y coule qu’épisodiquement. La ville est rationnée et les coupures sont intempestives.  Un coup l’eau, arrive au petit matin, un autre tard le soir mais rarement le jour comme si les habitants sont tenus de rester éveiller ou de se lever très tôt. A Skikda, et à défaut de réservoir, il est rare qu’une maison ne soit dotée de jerricans, de fûts ou de bidons. Les ménagères ont pris l’habitude de tout remplir. Pas un seul récipient n’est épargné, sceau, marmite, bassine, tout y passe. Ironie du sort ou comble de l’ironie et suprême mépris, l’on raffine le pétrole avec de l’eau douce en provenance du barrage de Zerdazas et  abreuve la population à partir des stations de dessalement. L’eau coulant du robinet au goût parfois saumâtre et d’une couleur verdâtre provenant de ces stations prête à suspicion. La  qualité de l’eau déplorable reste suspecte.  Skikda a soif en dépit des  potentialités hydriques avérées  dont dispose la wilaya  et qui sont  évaluées à 1674,46 Hm³ par an. La wilaya s’est dotée au fil des années de trois nouveaux barrages qui sont venus consolider celui de Zerdezas construit durant les années 30, et qui mobilise 20 millions m³ par an. Le barrage de Guenitra, à Oum Toub est estimé à  125 millions de millions m³, celui de  Zit Emba contenant quelque 120 millions m³ et enfin celui de  Beni Zid qui mobilise quelque 50 millions m³. La capacité totale de stockage de la wilaya est ainsi estimée à 315 millions m3. Il faut rajouter à cela les trois stations de dessalement. Autant d’infrastructures qui peinent pourtant à alimenter la population et encore moins favoriser l’irrigation des surfaces agricoles. Les causes seraient liées à la mauvaise distribution de cette ressource. L’argument le plus avancé serait celui de la vétusté du réseau d’AEP et ses canalisations qui enregistrent des fuites importantes ici et là. L’on avance aussi le problème du stockage et celui des vannes de dispatching qu’on continue à manipuler difficilement à la main.  La zone industrielle pétrochimique est, à son tour, pointée du doigt. Bien que cette dernière zone procure des « bienfaits »  à la ville qui profite des recettes fiscales revenant  annuellement à Skikda et qui s’élèvent à plusieurs milliards de dinars, elle serait à l’origine de toutes ces pénuries d’eau. Une bonne partie de la production hydrique lui est destinée. Elle sert au refroidissement des machines ainsi qu’au raffinage du pétrole. Cependant, cet argument ne tient pas la route et semble donc infondé puisque certains quartiers de la ville où résident les responsables locaux  ne manquent jamais d’eau. L’on se permet même de laver les voitures contrairement aux habitants du centre-ville, tel que ZKAK AARAB,  SOUIKA, le quartier Napolitain, la Résidence et les hauteurs de la vieille ville. Une discrimination qui ne dit pas son nom mais qui existe pourtant bel et bien.   SKIKDA TOMBE EN RUINE   Skikda dépérit et ne trouve guère à qui se plaindre. Ses complaintes n’arrivent pas à atteindre les oreilles des responsables. Les siens semblent s’être lavés les mains et l’auraient laissé livrée  à son propre destin du moins au sort qu’ont décidé de lui imposer certains responsables. Avec un budget communal qui s’élève, pour l’exercice 2015, à un peu plus de 1 948 milliards de centimes dont plus de 1 380 milliards sont destinés à l’équipement et quelque 568 milliards de centimes représentant le budget de fonctionnement, Skikda qui s’est illustré par le don de 200 milliards de centimes au profit  du Fonds de Solidarité des collectivités locales conformément à l’Article 68 de la LF 2015, crie famine. Elle n’arrive toujours pas à s’élever au rang qui lui sied. On continue à amasser et à stocker l’argent sans oser y toucher. Une sorte de peur paralyse les dirigeants locaux qui « voient » le spectre de la prison planer sur leur tête. L’emprisonnement à cinq ans de détention de l’ex P/APC d’Ennahda, Karim Dehili, victime d’une véritable cabale, a fini par tétaniser les esprits des successeurs à l’Hôtel de la ville de Skikda qui se soumettent à la volonté du chef de Daïra et du Wali, nouveau code communal oblige. Cette léthargie pourrait expliquer le manque d’initiative et d’engagement des élus locaux. Ce qui ne justifie pas l’état de délabrement que connait la ville de quelque 200 000 habitants et qui est loin de refléter toute cette masse d’argent qui provient en majorité des retombées fiscales provenant de la zone pétrochimique.  Pour preuve le taux de consommation ne dépasse guère les 7 ou 8 %. Les dépenses engagées concernent souvent des projets futiles et insignifiants, tel que des opérations d’embellissement  super coûteuses  au moment où tout vient à manquer.  La gestion de cette ville laisse à désirer et surprend même les plus profanes. Le visiteur est ébahi par l’état des rues et ruelles  qui fait mine pale. Ces dernières se distinguent par les nids de poules, les crevasses et  les regards éventrés.  La vétusté de la vieille cité et du centre- ville où tout menace ruine à commencer par les arcades  de la rue Didouche Mourad, principale artère de la ville qui se lassent d’être grossièrement soutenues par des supports en ferrailles fixés dans les années 90 et oubliés depuis. Le cœur de la ville croule sous les coups du temps. Les bâtisses s’effritent et tombent en ruine faute d’entretien et de restauration.  Les vieilles constructions du centre ville ne menacent plus, elles  se décomposent  et s’écroulent ici et là. Edentée, telle une vieille femme, Skikda souffre le martyr, elle qui a vu naître tous les mouvements  nationalistes algériens et soufflé la flamme du soulèvement populaire du 20 Août 1955. Pendant ce temps, l’affairisme bat son plein et est béni par certains élus à la charge de représenter cette ville et la défendre. Des marchés publics sont décidés par téléphone, des  terrains sont octroyés à tour de bras. Des biens immobiliers tels le cas des 200 villas de la cité Bouzaaroura, des pavillons de plage, des F4 et F5 dont certains sont équipés de piscine situées sur la cote de Larbi Ben M’hidi, et nouvellement réalisés par l’agence foncière de Skikda sont en phase d’être cédés  à des nantis. Destinés aux seuls cadres de la wilaya, ces dernières bâtisses seraient  cédées à des prix défiant toute concurrence, frôlant le cadeau, puisque leur prix varie entre un 1,6 milliard de centimes, 1,8 milliard de centimes et deux milliards de centimes à peine. L’information est, d’ailleurs,  confirmée par le député RND Foued Benmerabet qui reconnait que « le wali agit en sa qualité de président du conseil de l’administration  de l’agence foncière de Skikda », réalisatrice du projet, lequel projet est financé par l’argent public !  Une véritable aubaine pour les apprentis spéculateurs et autres privilégiés. Les heureux nouveaux propriétaires sont triés sur le volet, il s’agit de certains généraux, de ministres de la république et de conseillers à la présidence de la république. Ainsi va la vie à Skikda, du moins pour certains veinards qui ont trouvé en cette wilaya un véritable Eldorado où s’enrichir comme crésus est devenu chose élémentaire.   LE SUPERFLU PRIME SUR LE PRIORITAIRE   Curieusement et au moment où le gouvernement appelle à se serrer la ceinture pour faire face à la crise économique que traverse le pays, les décideurs locaux n’ont pas trouvé mieux que de se lancer dans des opérations hasardeuses et pour le moins douteuses en optant pour un lifting du centre de la ville. C’est ainsi qu’est lancée l’opération d’implantation de drôles de plots lumineux sur plusieurs kilomètres allant des allées du 20 Aout jusqu’à la corniche storasienne en passant par le centre-ville et ceinturant l’Hôtel de Ville. Cette dépense, inutile aux yeux des citoyens qui n’arrivent pas comprendre l’opportunité, est accompagnée d’une sorte de pavés lumineux plantés à même la rue principale Didouche Mourad, clignotant la nuit et donnant l’air d’une grossière piste d’atterrissage. Le projet qui est en phase finale ne semble être soumis à aucune règle de marchés publics. Le coût de la fourniture et la pause de ces équipements « d’embellissement» dépasserait les sept milliards de centimes. Aucun document n’apparait pour justifier une telle dépense. Jusqu’à preuve du contraire, aucun cahier des charges,  ni aucune consultation ni procès-verbal de la commission des marchés de la commune ni appel d’offre n’existent tout comme la fantomatique entreprise qu’on chuchote basée à Batna et appartenant à un proche d’un haut décideur. Les responsables locaux  préférant  jouer « aux trois singes sages » affirment dans leur majorité « ignorer cette opération qui  aurait été décidée et lancée sur une simple instruction donnée par téléphone par la wilaya », nous affirme-t-on. Un autre marché semble interloquer les Skikda, celui de la réfection des routes du centre-ville. Le projet attribué à l’entreprise publique Altro, traîne depuis plusieurs mois. Les rues du centre-ville décapées depuis au moins cinq mois attendent toujours d’être revêtues. En attendant, la poussière et les nids de poules rendent la vie difficile aux habitants qui, à la moindre goutte d’eau, pataugent parfois dans la gadoue.  Cet énième abus vient s’ajouter à celui du jet d’eau de Bab Ksentina, à l’entrée de la ville. Ce dernier monument dont l’étude a été réalisée par un bureau égyptien est érigé vulgairement à l’entrée de la ville. Le coût de cette opération,  qui ressemble à s’y méprendre à celle réalisée à Tlemcen,  est de 07 milliards de centimes (05 milliards plus un avenant de 02 milliards de centimes). Ce pseudo monument mesurant quelque dizaine de mètres de long   et dédié à la mémoire des évènements du 20 Août 1955  ne cesse de faire jaser le tout Skikda. Son cas a même fini par exacerber les élus locaux d’autant qu’on parle de sa future  démolition à cause du manque d’harmonie et de symétrie avec les allées du 20 août 55. Un élu du FLN  avait même interpelé le wali de Skikda, lors de la dernière session de l’APW,  déclarant que « les habitants de la ville ne cessent de nous interpeller au sujet du jet d’eau de Bab ksentina, ils estiment que ce projet est venu briser l’harmonie urbaine qui existait. » La même réaction est enregistrée au niveau de l’APC  de Skikda. Une autre élue du même parti  s’est emportée lors d’une délibération relative au financement de l’équipement de ce jet d’eau,  déclarant que « c’est une honte, c’est un projet que la population ne cesse de critiquer, les habitants nous en veulent, ils disent que nous sommes responsables de ce gâchis. Maintenant monsieur le maire nous sommes en droit de savoir tout comme nos concitoyens qui est le véritable initiateur de ce projet. Vous n’avez pas à avoir peur, si c’est monsieur le wali, il faut le dire ! » Il est vrai que l’antagonisme existant entre le FLN et le RND, parti qui dirige cette ville et rejoint par les élus du PRA et du FNA qui ont tourné casaque, nomadisme politique oblige, a fini par déborder sur  une animosité ne servant guère les intérêts de la cité mais permettant à certains élus de s’enrichir en attendant les prochaines échéances électorales, lesquelles permettraient l’émergence d’un tribalisme nocif. Mais, il faut dire aussi qu’une profonde crise mine l’assemblée populaire communale de Skikda ou règne un climat de désaccord et de suspicion.  Cependant, à  tort ou à raison, le wali est, à chaque fois, pointé du doigt. Il est accusé d’être derrière toutes décisions notamment, celles relatives aux opérations superflues qu’il, dit-on, privilégie au détriment des priorités de cette ville. Pour en savoir un peu plus, nous avons essayé de prendre attache avec les différents responsables. Mais, en cette période de congé du mois d’Août, toutes nos tentatives de nous rapprocher des autorités locales et les élus se sont avérés vaines. Le wali étant en vacances à Marseille et le premier magistrat de la ville est, quant à lui, en Tunisie. En attendant, la ville semble fonctionner en mode automatique. A.B.

Une pensée sur “PLUTÔT MOURIR QUE DE VOIR SKIKDA !

  • 7 septembre 2016 à 11 h 21 min
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    Ceci est un réel constat sur l’état de notre ville.
    Je veux juste souligner qu’il y a démission des citoyens et de l’état. Pourtant des milliers d’associations de quartiers, du caritative, culturelle etc… ont vu le jour dans dans la ville depuis un bon moment, ce qu’on appel « la société civile ». Hélas… ça n’a pas suffit pour faire un lobby citoyen. La faillite est générale et ce n’est pas spécifique à Skikda, le redressement n’est pas pour demain, le cumul de mauvais choix, de mauvaises politiques depuis l’indépendance ne sont pas faciles à corriger.
    Hafid Mouats de Skikda.

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