Pourquoi le livre est-il trop cher !

Mouna Salmi   Le constat est terrible : le livre produit en Algérie est plus cher que le livre importé. La raison? Une fiscalité désavantageuse. «Les droits de douanes sur l’importation du papier sont de 15 %, auxquels il faut ajouter 17 % pour la TVA. Nous sommes souvent obligés d’importer du papier pour fabriquer nos livres. Les droits de douanes sont de 0 % pour le livre importé, tandis que la TVA n’est qu’à 7 %. Faites le calcul», note Azzeddine Guerfi, Directeur des éditions Chihab d’Alger. En 2007, le gouvernement avait décidé de détaxer les livres importés. «C’est une revendication principale des libraires et des lecteurs pour qui le livre reste hors de portée », avait déclaré Khalida Toumi, ministre de la Culture à l’époque, pour justifier la décision. Mais, le gouvernement a «oublié » de baisser les droits de douanes sur la matière première pour la fabrication des livres. Où est donc l’encouragement de l’industrie du livre dans le pays? Dans plusieurs pays européens, comme l’Allemagne, la France ou l’Espagne, l’industrie du livre est la première industrie culturelle dépassant le cinéma et la musique. En France, par exemple, le monde de l’édition fournit 45.000 nouveautés par an, contre 200 films pour le cinéma. Les Etats Unis, la Chine, l’Allemagne et le Japon sont les plus grands producteurs de livres au monde. 60 % du chiffre d’affaire de l’industrie éditoriale britannique est réalisé en exportation. La réalité algérienne est différente. En 2009, Fayçal Houma, Directeur des éditions Houma, avait été parmi les premiers professionnels à élever la voix contre les importations. «Cela ne m’intéresse pas d’importer de France des livres de gastronomie ou de contes pour enfants. C’est une concurrence pour le produit local. Il y a des livres qu’on peut éditer ici. En ce qui concerne la matière première, c’est une autre affaire. Il faut des dérogations pour aider les éditeurs et les imprimeurs à avoir plus de facilité dans l’achat d’équipements et de matières premières. Il faut détaxer le livre produit en Algérie, pas le livre importé», a plaidé Fayçal Houma. Selon Ahmed Madi, président du Syndicat national des éditeurs de livres (SNEL), l’Algérie importe annuellement pour plusieurs millions de dollars en ouvrages. «Nous voulons que l’État réduise cette facture d’importation et encourage l’achat par des éditeurs algériens de droits d’auteurs. Les livres seront alors produits et distribués en Algérie par une main d’œuvre algérienne. Il faut savoir qu’il faut dépenser entre 1.000 et 2.000 dollars l’achat d’un droit d’auteur, tout dépend de l’ouvrage, de la période d’édition et de la notoriété de l’auteur. Parfois, le chiffre de 2.000 dollars est dépassé. L’aide de l’État serait précieuse en ce sens que cela crée des postes d’emploi, relance le secteur de l’impression et rafraîchit les stocks des librairies au niveau national S», dit-il. Selon des statistiques des Douanes, l’Algérie a, à titre d’exemple, importé des livres pour une valeur 130 millions de dollars en 2014. Un marché en croissance annuelle constante, autour de 10 %, depuis 2011. Le Qatar, la France, le Liban, la Belgique et l’Égypte sont les principaux exportateurs de livres et de publications vers l’Algérie. Il n’y a pratiquement aucun échange entre les pays maghrébins. Le SNEL a adressé une lettre au chef du gouvernement, Abdelmalek Sellal, pour lui faire des propositions.   DIFFICULTÉ D’ACQUÉRIR LES DROITS   Plusieurs éditeurs rencontrés lors du précédent Salon international du livre d’Alger (SILA), qui se tient chaque année à la fin du mois d’octobre au Palais des expositions de la Safex, à l’Est de la capitale, se plaignent de la difficulté de décrocher des contrats d’achats d’auteurs auprès d’éditeurs français. «Leur réponse est souvent : vous n’avez qu’à importer nos livres !», souligne un éditeur. Par exemple, l’Algérie n’arrive toujours pas, même à un niveau élevé de l’État, à convaincre l’éditeur français Le Seuil de céder les droits sur les œuvres de Kateb Yacine. Le refus pourrait être motivé par des considérations plus politiques qu’économiques. «Nous sommes en train d’étudier le développement de la coédition de livres. Les éditeurs peuvent avoir des partenariats étrangers pour publier les ouvrages dans deux pays au lieu d’un seul», a proposé Azzeddine Mihoubi, ministre de la Culture, lors du SILA 2015. La maison d’édition algérienne El Ikhtilaf a montré la voie en signant un contrat avec les éditions Al Dhifaf au Liban. Grâce à ce partenariat, les romans algériens sont distribués dans plusieurs pays arabes dès leur sortie. Azzeddine Mihoubi a fait un plaidoyer en faveur de la traduction et de la formation aux métiers de l’édition. «Nous voulons développer l’industrie du livre. Nous avons adopté les textes d’application de la loi sur le marché du livre en concertation avec les experts. Cette loi va renforcer le professionnalisme dans le secteur de l’édition et préciser les responsabilités des éditeurs, des imprimeurs et des libraires. La loi prend en compte la problématique de la distribution du livre et instaure le prix unique du livre. Le prix pratiqué à Alger sera le même que celui retenu à Illizi ou à Tamanrasset. Nous allons ouvrir un débat avec les éditeurs sur toutes ces questions», a promis le ministre. En juillet 2015, une nouvelle loi codifiant les activités du marché du livre a été adoptée par le Parlement pour relancer l’industrie éditoriale. La loi encadre l’impression, l’édition, la commercialisation, la promotion du livre et la vente électronique des ouvrages. En ce sens, le ministre de la Culture a appelé les éditeurs à promouvoir les livres qu’ils produisent. Les éditeurs évoquent souvent le manque d’espaces de lecture et de librairies en Algérie, ce qui freine considérablement la promotion des nouvelles parutions. «Le réseau des libraires est déstructuré. Le seul grand moment où l’on rencontre nos lecteurs, c’est justement au SILA. Plus d’un million de personnes visitent le salon en onze jours. C’est énorme en termes d’affluence. Il n’y a aucune comparaison à faire avec les salons de Casablanca et de Tunis. C’est une manifestation populaire et mixte», a souligné Sofiane Hadjadj, responsable des éditions Barzakh, lors d’une conférence. Dalila Nadjem, Directrice des éditions Dalimen, qualifie le SILA de «moment important». «Beaucoup d’éditeurs exposent. On sent qu’il y a une soif, un besoin. Mais, le pouvoir d’achat du lecteur est assez limité. Le milieu de l’édition reste encore faible en Algérie. Cela dit, la qualité des livres s’améliore, tous les intervenants essaient de répondre aux exigences des lecteurs. Entre 2003 et 2011, les coûts de production ont baissé grâce à l’aide à la création de l’État», a-t-elle déclaré. Azzeddine Guerfi regrette que le nombre des libraires ne dépasse pas les 100 dans toute l’Algérie. «Je parle de vraies librairies, pas de dépôts de livres ou de magasins où l’on vend les fournitures scolaires à côté des romans. Souvent, les libraires ne demandent que les ouvrages qui « marchent », comme le parascolaire, les guides de cuisine et des manuels de couture. L’éditeur est responsable des stocks des livres qu’il remet au libraire. Il est tenu de reprendre les invendus, ce qui complique parfois sa situation financière. Nous avons besoin d’un réseau professionnel de distribution, mais pour y arriver, il faut adopter une politique nationale du livre », souligne le Directeur de Chihab éditions. Les professionnels de l’édition ont, à plusieurs reprises, appelé le gouvernement à respecter sa promesse de projet de lecture publique, en aidant à la création d’une bibliothèque dans chaque commune, autrement dit, doter le pays de 1.541 bibliothèques. D’autres éditeurs ont souhaité l’adoption d’une politique d’aide à l’ouverture de librairies, au moins dans les grandes villes et dans les grands espaces commerciaux (le Centre commercial de Bab Ezzouar à Alger, par exemple, ne compte qu’une seule librairie !).   DES LIVRES SCIENTIFIQUES INACCESSIBLES !   Péniblement, deux ou trois éditeurs, sur les 800 que compte le pays, se lancent dans la production d’ouvrages scientifiques et techniques qui restent en grande partie importés. Malgré les exonérations fiscales, ces ouvrages, comme ceux de la médecine, du génie civil, de l’électronique, de l’architecture ou des mathématiques, sont assez chers. «Les prix varient entre 1.500 et 100.000 dinars. Pour les étudiants, c’est inaccessible. Cela dit, les universités, les centres de recherche et les administrations achètent ces ouvrages surtout que certains sont rares», explique un libraire d’Alger. L’engouement affiché pour les livres parascolaires et scolaires par les éditeurs algériens n’est pas le même pour les ouvrages scientifiques et universitaires malgré la forte demande. Le marché de ce type d’ouvrages tourne autour de 70 millions de dollars annuellement en Algérie. Les importateurs en sont les principaux bénéficiaires en l’absence d’une véritable production nationale. Le marché du livre serait dominé, selon des experts, à 60 % par le livre parascolaire. Le prix de ce type de livre varie entre 200 à 1.200 dinars, selon le cycle de scolarité, le contenu et l’éditeur. Les parents recourent aux ouvrages parascolaires pour compenser les manques pouvant exister dans les manuels scolaires. «Oui, mais attention, presque 80 % de livres parascolaires sont à caractère commercial. Ils sont produits de la même manière qu’un CD de musique», prévient Achour Idir, porte-parole du Conseil des lycées d’Algérie (CLA). Nouria Benghebrit, ministre de l’Education, a promis d’organiser le marché du livre parascolaire et du livre pour enfants. Les formes de cette organisation ne sont pas encore visibles. Le livre scolaire est, également, un immense marché. Pour la rentrée scolaire 2016-2017, 60 millions exemplaires ont été tirés. Rien que pour l’Entreprise nationale des arts graphiques (ENAG), le chiffre d’affaire pour cette année est de 200 millions de dinars. L’ENAG, qui existe depuis 1983, a résisté à plusieurs tempêtes, mais a failli disparaître en 2003. «Grâce à un crédit bancaire obtenu en 2007, nous avons pu renouveler plus de 80 % des équipements de production. Cela nous a permis d’être au diapason des autres maisons d’édition», explique Hamidou Messaoudi, PDG de cette entreprise publique. «Comme pour le secteur des médias, le secteur du livre souffre de l’indécision des autorités: ils veulent libéraliser, mais tout en maintenant un contrôle quasi-monopolistique sur le marché. Il est tout à fait normal que les autorités jouent le rôle de régulateur régalien pour éviter le dérapage idéologique (et encore, qui a le droit de censurer ?) et la dépravation commerciale ; mais ils ne doivent plus monopoliser des pans entiers du marché du livre, comme le scolaire par exemple, et ils ne doivent plus gérer la grande part du marché public au grès des amitiés et des allégeances», souligne Adlène Meddi, journaliste et auteur. Adlène Meddi vient de publier, en co-écriture avec Mélanie Matares, « Jours tranquilles à Alger », aux éditions Riveneuves à Paris. «Second handicap qui a fait qu’un pays aussi grand et important soit un nain niveau marché du livre: la circulation des ouvrages et des droits à travers les frontières et les langues. Un pays bilingue et multiculturel, millénaire et quasi-mythique, se retrouve quasiment bègue sur la scène régionale et mondiale du marché de l’édition. Les contraintes bureaucratiques et paranoïaques, les taxes douanières et les mille et une autorisations et tampons administratifs rendent compliquée importation et exportation de livres, sauf pour les acteurs grossistes du dictionnaire et du salafisme», ajoute-t-il. M.S.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *