SORTIR DE LA RENTE : UNE ÉQUATION IMPOSSIBLE ?

Par Alexandre Kateb Chef Economiste et Head of Research à Tell Group   L’économie algérienne commence à ressentir tous les effets du contre-choc pétrolier intervenu au second semestre 2014. Les comptes externes et les comptes publics sont dans le rouge, et certains secteurs, comme le BTPH, commencent à ressentir les effets des politiques de rigueur mises en œuvre. L’Algérie n’est pas la seule à subir ce contre-choc qui concerne l’ensemble des économies pétro-gazières du monde. L’Algérie est même dans une situation enviable par rapport à d’autres pays très dépendants des hydrocarbures (Nigéria, Angola, Venezuela). Les réserves de change accumulées au cours des quinze années précédant le contre-choc pétrolier, l’effacement de la dette externe et le maintien de la dette interne du pays à un niveau minime ont en effet doté le pays de marges de manœuvre, pour amortir le choc et pour gérer la transition vers une nouvelle politique de croissance. Jusqu’à présent, le gouvernement algérien a focalisé toute son attention sur la gestion des déséquilibres de la balance commerciale, à travers la mise en place de licences et de quotas d’importation sur des produits qui représentaient des sorties de devises importantes. Ces restrictions des importations sont justifiées par le creusement du déficit commercial à un niveau qui risquait d’épuiser en trois ans les réserves de change du pays. Ces restrictions génèrent des hausses de prix sur le marché local pour ces produits, et peuvent créer des distorsions dans le fonctionnement de différents secteurs. Mais les autorités font le pari que cela donnera une incitation supplémentaire à la production locale de biens qui étaient auparavant importés. C’est ce que l’on a constaté par le passé avec les produits pharmaceutiques, et que l’on commence à voir dans le secteur automobile, ou dans celui des matériaux de construction. Le gouvernement a également engagé une réduction progressive des subventions et transferts sociaux colossaux qui grèvent le budget de l’État, et qui représentent jusqu’à 25% du PIB, si on inclut les subventions explicites (10% du PIB) et les subventions implicites (15% du PIB). Avec la fonte des recettes pétrolières, le maintien de ce système de subventions généralisées - sans condition de revenu - était devenu intenable, en plus d’être injuste socialement, car l’argent public subventionnait la consommation des classes aisées autant que celle des classes populaires. Ces efforts de rationalisation budgétaire devront être poursuivis et renforcés, en abandonnant graduellement ces subventions généralisées au profit de transferts ciblés garantissant la fourniture des biens et services essentiels à un prix abordable à ceux qui en ont besoin, tout en diminuant les dépenses de l’État, et en rééquilibrant les comptes des entreprises de réseau, à l’instar de Sonelgaz dont les prix de distribution d’électricité et de gaz ne couvrent pas actuellement les coûts de revient. Plus fondamentalement, la chute du prix des hydrocarbures constitue une opportunité pour changer de modèle économique et en finir définitivement avec la dépendance vis-à-vis des hydrocarbures. Les propositions ne manquent pas en la matière, qu’elles émanent de milieux proches du pouvoir ou de l’opposition, des experts de toute sorte, ou encore des citoyens dans leur ensemble. Le discours axé sur la nécessité de la diversification économique, la substitution aux importations et la promotion des exportations est archi-connu. Et les mesures techniques et sectorielles associées à ces objectifs sont également connues et, pour la plupart, déjà inscrites dans les lois et règlements. Le problème principal ne se situe donc pas à ce niveau. On pourra aussi évoquer la bureaucratie, qui bloque les initiatives, la corruption qui mine de l’intérieur le système économique, et qui annihile le pouvoir de la loi et l’autorité de l’État, ou encore l’archaïsme du secteur bancaire et financier. Tout cela est connu. Mais si on s’arrête à ce niveau d’analyse, on reste dans des raisonnements circulaires et dans des impasses logiques, ne sachant qui de la poule et de l’œuf est cause de l’autre. On fait aussi mine de penser que les problèmes de corruption et de mauvaise gouvernance sont le propre de l’Algérie alors qu’ils concernent la quasi-totalité des pays en développement. En réalité, les expériences réussies de réformes économiques dans le monde (Chine, Malaisie, Mexique, Corée, ...) nous enseignent qu’une bonne gestion de l’économie politique des réformes est tout aussi importante que la conception des réformes elles-mêmes. Par économie politique, on entend les positions relatives des différents groupes économiques et sociaux et l’évolution des rapports de force entre ces groupes, à l’aune des réformes qui sont introduites. Les réformes structurelles font aussi bien des gagnants que des perdants. Le rôle de l’État est de faire en sorte que les perdants à court terme soient circonscrits et compensés, tout en s’assurant que la majorité de la population bénéficie à moyen et long terme des réformes engagées. Dans le cas de l’Algérie, passer d’un modèle fondé sur le recyclage de la rente adossée aux matières premières, à un modèle fondé sur la production et la valorisation du capital humain, se traduira nécessairement par un impact négatif sur tous les agents qui tiraient leurs revenus du modèle rentier. Il s’agit en premier lieu des importateurs qui ont bénéficié pendant très longtemps d’un taux de change surévalué - collatéralisé par les recettes pétrolières - qui étouffait la production nationale (le fameux «syndrome hollandais»), que des opérateurs financiers spécialisés dans le financement de ces importateurs. Ces opérateurs pourraient néanmoins à terme, grâce à leur connaissance des circuits du commerce international, créer de véritables plateformes d’exportation des produits Made in Algeria, allant jusqu’à prendre des participation dans des entreprises de distribution et de logistique des pays de destination de ces exportations. L’exemple du groupe Cevital, passé en quelques années d’un statut d’importateur à celui d’exportateur avec des filiales déployées à l’international, montre la voie. Il s’agit aussi des employés des administrations et des sociétés publiques dont une partie se trouve en situation de sur-effectifs et de sous-productivité chronique. Un fonds dédié, abondé par les recettes des privatisations, pourrait être mis en place pour accélérer la restructuration des entreprises publiques, privatiser celles d’entre-elles qui possèdent une véritable base technologique et industrielle mais qui sont actuellement mal gérées, et imaginer des solutions créatives afin de recycler les salariés des entreprises destinées à être fermées. Les perdants des réformes sont aussi les opérateurs de la sphère informelle, dont la contribution - fiscale et sociale - n’était pas jugée fondamentale avant le contre-choc pétrolier, mais qui devront aujourd’hui rentrer dans le rang et s’acquitter de leurs obligations. La résorption de cette sphère ne pourra se faire que par la contrainte. Elle nécessitera la mise en place d’un ensemble d’incitations et d’avantages, qui pousseront les opérateurs concernés à déclarer leur activité pour bénéficier de ces incitations, à l’instar de programmes de formation continue et de R&D, ou de l’accès à des ressources financières destinées à la modernisation de l’outil de production, et à la mise en conformité avec des normes de qualité et de sécurité plus exigeantes. Une combinaison judicieuse de mesures incitatives et de sanctions permettrait ainsi d’accroître le PIB hors hydrocarbures effectif de plus de 50% - ce qui permettrait à l’Algérie de passer devant l’Égypte pour devenir la troisième économie d’Afrique en volume derrière le Nigéria et l’Afrique du Sud - tout en contribuant à accroître l’assiette fiscale de plusieurs points du PIB. A.K.

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