UN BROADWAY ALGÉRIEN EST ENCORE LOIN !

    Mouna Salmi   Chaque année, une centaine de représentations théâtrales sont produites en Algérie par les théâtres régionaux et par le Théâtre national Mahieddine Bachtarzi d’Alger (TNA). Des dizaines d’autres pièces sont « montées » à l’initiative des coopératives théâtrales et des associations au niveau national. Les metteurs en scène et les dramaturges puisent souvent dans le répertoire universel, parfois dans les textes algériens pour présenter des pièces. En Algérie, il n’existe pas encore une banque de textes dramaturgiques qui peuvent être mis en vente pour les besoins des représentations théâtrales avec nécessité de respecter les droits d’auteurs. La pratique en cours dans les théâtres dépendant de l’État est que les textes sont souvent achetés directement auprès des auteurs ou de ceux qui font l’adaptation d’œuvres étrangères. Le prix varie selon la qualité du texte et la réputation de celui qui l’écrit. Un auteur bien connu dans le milieu des arts dramatiques et qui a fait ses preuves dans l’écriture pour la scène peut négocier son offre, selon une fourchette fixée par le ministère de la Culture. Un texte écrit peut être cédé à 700 ou 800.000 dinars. Ces dernières années, une petite concurrence s’est engagée entre les dix-sept théâtres régionaux pour acquérir les meilleurs textes parmi les auteurs les plus en vue. L’idée est de réunir toutes les chances pour la compétition du Festival national du théâtre professionnel (FNTP) qui se tient habituellement chaque mois de mai, mais qui a été reporté, cette année, en raison de fortes restrictions budgétaires. Malgré son importance sur la scène artistique nationale, le FNTP, qui est à sa onzième édition, a perdu ses dotations budgétaires au fil des ans, passant de 200 millions de dinars en 2007 à 5 millions de dinars en 2016 ! La cause : la politique d’austérité tracée par le gouvernement après l’effondrement des cours pétroliers et la perte de plus de 50 % des recettes de l’État. L’austérité touche de plein fouet l’activité culturelle dans le pays malgré que le budget du ministère de la Culture ne dépasse pas les 1 % du budget global de l’État ! Depuis l’indépendance de l’Algérie en 1962, le budget de ce ministère n’a jamais été supérieur à 3 % du budget global de l’État.   RÈGLES COMMERCIALES CLAIRES   Faute d’engagement financier réel de la part du secteur privé, les festivals nationaux ou internationaux en Algérie sont financés à presque 95 % par l’État. Annuellement, des affectations budgétaires sont décidées par une direction centrale au ministère de la Culture, avec l’aval du contrôleur financier, pour chaque festival. Les festivals internationaux sont privilégiés au détriment des festivals nationaux car ils constituent « une vitrine pour l’Algérie », selon Azzeddine Mihoubi, ministre de la Culture. Par exemple, le budget du 9e Festival international du film arabe d’Oran, organisé à la mi-juillet 2016, a été de 120 millions de dinars. En mai 2016, le gouvernement a décidé de supprimer plusieurs festivals en soumettant les festivals maintenus à un cahier des charges stricte sur le plan financier. Le nombre de ces manifestations culturelles est passé de 189 à 77 dont 28 à caractère international. Le théâtre a été fortement touché par cette drastique réorganisation. Par exemple, le Festival du théâtre féminin de Annaba a disparu. Ce festival, lancé par la comédienne Sonia Mekiou, n’a pas pu avoir les sponsors pouvant soutenir sa continuité. Même le FNTP, qui est le rendez-vous annuel de tous les gens du théâtre, est menacé en raison du manque de financement. Les opérateurs privés hésitent encore à s’engager dans le sponsoring des activités théâtrales malgré les facilités fiscales qu’accorde l’État à ceux qui s’intéressent au sponsoring culturel. La troupe de Port Saïd à Alger a eu la chance d’être soutenue par un chef d’entreprise pour la production de la pièce « Monserrat » (mise en scène par Djamel Guermi). Mais, c’était quasiment un cas unique. Les professionnels des planches demandent à ce que la législation portant soutien financier par des particuliers aux troupes et aux coopératives soit adoptée au plus vite pour relancer l’activité théâtrale sur de bonnes bases avec des règles fiscales et commerciales claires. La coopérative El Anis de Sétif a, depuis quelques années, choisi de compter sur ses propres moyens pour conquérir le public. Les comédiens Lâamri Kaouane et Tounes Aït Ali ont constitué un duo pour monter des stand-ups et des one man shows inscrits dans le registre comique. Ils sillonnent le pays en essayant de trouver des salles disponibles où il est possible d’avoir une billetterie. Les spectacles sont parfois achetés par les directions de la culture ou certains organismes de l’État. La réussite dépend de la qualité du spectacle. Cette qualité dépend elle-même de l’existence d’un staff professionnel qui a une certaine expérience. Il faut également un réseau de contacts avec toutes les institutions culturelles existant au niveau national. Avoir de bonnes relations aide à la distribution des spectacles. Par exemple, notre spectacle « Saa sifr » (mis en scène par Fouzi Benbrahim) a été présenté au moins une trentaine de fois. C’est peu. A mon avis, une pièce doit être présentée au moins une centaine de fois. C’est possible », explique Laâmri Kaouane. Plus le spectacle est distribué, plus la coopérative est gagnante en terme de recettes, dans le meilleur des cas, un spectacle en sold-out fait entre 100 et 200.000 dinars en une soirée-. Mourad Senouci, qui a écrit le one man show « Metzewoudj fi otla » (un marié en vacances), estime que les coopératives doivent compter sur leurs propres ressources pour se développer. Sans sponsors, le spectacle comique « Metzewoudj fi otla » a fait le tour d’Algérie donnant à Mourad Senouci et à son groupe une certaine réputation. « L’État doit soutenir les coopératives mais doit éviter de donner trop d’argent. Trop d’argent nuit à la pratique théâtrale. Il est important d’avoir une politique culturelle claire pour conditionner l’aide aux coopératives théâtrales », relève Mourad Senouci qui a réussi à placer son spectacle au « Marrakech du rire » au Maroc. Pour Abbas Mohamed Islam, qui a créé la coopérative Fadha’a (espace), l’important est de commencer, faire du théâtre, croire à des idées artistiques, oser. «On peut monter un spectacle à zéro dinar, avec ou sans décors, dans un espace vide, mais l’essentiel est de croire au projet et de continuer », dit-il. Abbas Mohamed Islam, qui a déjà travaillé avec plusieurs associations comme celle de Ain El Benian ou de Baraki, estime que les coopératives doivent être encadrées par des metteurs en scène, des scénographes et des comédiens professionnels pour aller à la conquête du public et, donc, avoir des recettes grâce à la billetterie. « Il faut qu’on arrive à financer nos spectacles entièrement par le public », dit-il. Le critique et universitaire Mohamed Boukeras a rappelé tout le travail fait par Abdelkader Alloula, à la fin des années 1980, pour la création de coopératives théâtrales à partir des textes fondateurs des coopératives agricoles. C’était une manière de casser le monopole de l’État sur l’activité théâtrale. « Les coopératives théâtrales peuvent produire, distribuer et vendre leurs spectacles. C’est une activité artistique et commerciale. Les associations, elles, ne peuvent pas avoir d’activités commerciales. Mais, il faut, à mon avis, adopter une nouvelle législation pour permettre aux coopératives de travailler librement et de faire entrer de l’argent. Les textes actuels sont encore rigides, voire dépassés », souligne Mohamed Boukeras. En Algérie, seules la coopérative Sindjab de Bordj Menaiel et l’Association El Moudja de Mostaganem ont leurs espaces de spectacle. Il est compliqué pour une coopérative théâtrale de présenter une pièce d’une manière régulière et d’avoir, par conséquent, des entrées à l’intérieur du pays. L’accès aux salles, déjà soumises à une gestion administrative archaïque, est difficile.   LE TNA RISQUE LA FERMETURE   Longtemps soutenus par l’État, les théâtres régionaux et le TNA ont négligé la billetterie dans la présentation des spectacles. L’accès est gratuit à toutes les pièces à longueur d’année. Des pièces qui sont programmées d’une manière aléatoire. Le manque de communication autour des spectacles fait que le public ne se manifeste pas à chaque fois (Le théâtre algérien est le seul au monde à n’avoir presque aucune existence sur internet). Et, à chaque fois, le manque à gagner n’est pas comptabilisé puisque les affectations budgétaires de l’État permettent aux théâtres de continuer à fonctionner, parfois à perte. Une pièce de théâtre d’une heure peut coûter jusqu’à 15 millions de dinars car il faut prendre en compte les salaires des comédiens et des machinistes, les cachets de l’auteur, du scénographe, du metteur en scène, du musicien et parfois du chorégraphe et les frais de fabrication des décors et du transport. Le salaire d’un metteur en scène connu peut s’approcher de 1 millions de dinars. La règle veut qu’une pièce produite par un théâtre d’État soit présentée 25 fois pour être rangée ensuite dans les tiroirs. Cette mesure est, pour les professionnels, contre-productive. Il faut, selon eux, laisser les spectacles tourner au niveau national autant de fois possible en adoptant le système des entrées payantes. « Il faut rompre avec la gratuite des spectacles, habituer le public à payer un spectacle, un concert ou un film. Cela est valable dans tous les pays pourquoi ne le serait-il pas chez nous. Nous sommes en tant que théâtres régionaux obligés d’aller vers cette mesure pour assurer des entrées d’argent », explique un directeur d’un théâtre régional. La politique d’austérité a amené le ministère de la Culture à réduire de 50 % le budget des établissements culturels au statut d’EPIC (Etablissement public à caractère industriel et commercial). Le TNA, par exemple, risque la fermeture avec un budget réduit à 35 millions de dinars, à peine suffisant pour payer les 130 salariés de l’établissement pendant six mois. Le prix symbolique du ticket, fixé à 200 dinars pour chaque spectacle, ne suffira jamais, même pour une salle comble. « Il faudra pour avoir l’équilibre budgétaire augmenter ce prix, avoir une activité théâtrale continue à longueur d’année et louer les espaces au prix fort. L’autonomie financière n’aura pas lieu de sitôt. Il faut également libérer l’action des gestionnaires des théâtres, leur laisser des marges de manœuvres, sinon, on n’ira pas loin», relève avec inquiétude un cadre du TNA qui plaide, lui aussi, pour la consolidation du sponsoring culturel. Un Broadway algérien est encore loin faute d’une véritable politique de spectacles, d’une véritable vie culturelle dans les villes, bref, d’une vraie industrie culturelle appliquant toutes les règles de l’économie et de la commercialité. Rien n’empêche d’avoir des théâtres qui fonctionnent comme des entreprises gérées par des artistes et des managers professionnels. L’État se dit favorable à l’investissement culturel privé. C’est peut être une occasion historique d’en finir avec la gestion bureaucratique des théâtres d’État et de renforcer l’action des coopératives et, pourquoi pas, de jeter les bases d’un théâtre indépendant. La qualité artistique et la réalité économique seront les conditions pour réussir. M.S.      

Une pensée sur “UN BROADWAY ALGÉRIEN EST ENCORE LOIN !

  • 11 septembre 2016 à 22 h 13 min
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