Le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, se rendra jeudi et vendredi prochains en Algérie dans une visite officielle présentée par Madrid comme le point final d’un long processus de normalisation après plus de deux ans de tensions diplomatiques. Cette étape à Alger et Oran marque symboliquement la réconciliation entre les deux rives de la Méditerranean occidentale, brisée en 2022 lorsque l’Espagne a changé de position sur le statut du Sahara occidental, soutenant alors implicitement le plan marocain d’autonomie au détriment de la reconnaissance historique du Front Polisario.
La visite, confirmée par le gouvernement espagnol après avoir été révélée plusieurs mois plus tôt par le journal El Independiente, intervient à un moment stratégique. À peine un jour après le passage à Alger de la Première ministre italienne Giorgia Meloni — elle aussi venue renforcer les liens bilatéraux —, celle d’Albares illustre la course des pays européens pour s’assurer des partenariats énergétiques stables dans un contexte de reconfiguration géopolitique majeure. L’Algérie, dont les réserves de gaz naturel sont cruciales pour l’approvisionnement européen, redevient un acteur incontournable.
À l’issue du Conseil des ministres à Madrid, Albares a qualifié l’Algérie de « partenaire stratégique et ami de l’Espagne », une formule soigneusement choisie pour clore définitivement le cycle de froid qui avait conduit, en 2022, à la suspension des échanges commerciaux clés et à un quasi-arrêt de la coopération politique. Le ministre a insisté sur une normalisation « sans emphase », évitant les gestes spectaculaires ou les discours réparateurs trop appuyés. Le message est clair : il ne s’agit plus de demander pardon, mais de tourner la page et de reconstruire.
Les relations hispano-algériennes ont profondément souffert après que Pedro Sánchez eut légitimé, sous pression diplomatique marocaine, la proposition d’autonomie du Maroc pour le Sahara occidental. Une décision perçue à Alger comme une trahison, d’autant qu’elle intervenait après des décennies de neutralité espagnole sur ce dossier sensible. En réponse, l’Algérie avait suspendu l’accord de voisinage avec l’Espagne, gelé les importations de produits agricoles espagnols et mis fin au fonctionnement du comité mixte bilatéral. Pendant près de deux ans, les deux pays ont vécu dans une situation de froid diplomatique, malgré quelques tentatives de rapprochement timides.
Aujourd’hui, la donne a changé. La guerre en Ukraine, la crise énergétique européenne et la montée en puissance des ambitions africaines des grandes capitales européennes ont redonné à l’Algérie une position centrale. En 2023, elle est redevenue le deuxième fournisseur de gaz de l’Espagne, juste derrière les États-Unis, grâce au gazoduc Medgaz qui relie directement les deux pays. Ce lien énergétique, techniquement solide et stratégiquement vital, constitue désormais le socle de la relation bilatérale.
La visite d’Albares devrait notamment porter sur le renforcement de cette coopération énergétique, avec des discussions attendues sur l’augmentation des volumes de gaz exportés vers l’Espagne, ainsi que sur les projets d’hydrogène vert et de stockage de gaz. Mais elle abordera aussi des sujets sensibles, comme la sécurité migratoire, la lutte contre le terrorisme au Sahel et la stabilité régionale en Afrique du Nord. La question du Sahara occidental, bien que non inscrite officiellement à l’agenda, restera en toile de fond. Madrid, consciente de la fragilité du rétablissement des relations, évitera tout propos susceptible de raviver la méfiance algérienne.
Le choix d’inclure Oran dans le programme de la visite n’est pas anodin. Ville portuaire majeure, ancien bastion de la présence espagnole en Algérie, Oran incarne à la fois les liens historiques complexes entre les deux nations et leur potentiel économique futur. C’est là que seront probablement signés des accords de coopération économique et universitaire, dans une volonté affichée de diversifier les bases du partenariat au-delà du seul domaine énergétique.
L’arrivée d’Albares, si elle marque une étape importante, ne doit pas masquer les défis persistants. Les rapports de force régionaux demeurent tendus, notamment avec le Maroc, principal rival géopolitique de l’Algérie dans la région. L’Espagne, coincée entre son alliance traditionnelle avec Rabat et ses besoins énergétiques vis-à-vis d’Alger, devra continuer à jouer un rôle d’équilibriste. De même, la société civile algérienne, particulièrement attachée à la cause sahraouie, surveillera de près les termes de la réconciliation.
Mais pour Madrid comme pour Alger, les intérêts convergent désormais davantage que les divergences ne les opposent. La visite d’Albares, suivie de près par Bruxelles et Rome, en est la preuve tangible. Elle confirme que, dans un monde en pleine recomposition, l’énergie a remplacé la diplomatie coloniale comme monnaie d’échange principale. L’Espagne vient chercher du gaz. L’Algérie lui tend la main. Et ensemble, ils tournent une page. R.N



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