Le maire insoumis de Saint-Denis Bally Bagayoko, le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (Mrap) et SOS Racisme ont porté plainte et saisi le régulateur de l’audiovisuel après la diffusion sur CNews de propos qualifiant le comportement du nouvel élu noir de « tribal » et de « mâle dominant », dans des séquences où il était également question de « grands singes » et de « tribus de chasseurs-cueilleurs », des termes dénoncés comme relevant d’une animalisation raciste.**
L’affaire a éclaté les 27 et 28 mars sur deux plateaux de la chaîne d’information en continu CNews. Vendredi, dans l’émission « 100 % politique », le journaliste Olivier de Keranflec’h interroge le psychologue Jean Doridot sur les premiers jours du mandat de Bally Bagayoko, élu dès le premier tour des municipales à Saint-Denis face au maire sortant socialiste Mathieu Hanotin, offrant ainsi à La France insoumise sa plus grande ville. La réponse de Doridot mobilise un registre biologique et anthropologique qui provoque immédiatement l’indignation : « Maintenant, c’est important de rappeler que l’Homo sapiens, nous sommes des mammifères sociaux et de la famille des grands singes. Et par conséquent, dans toute collectivité, dans toute tribu — nos ancêtres chasseurs-cueilleurs vivaient en tribus —, il y a un chef qui a pour mission d’installer son autorité. » Le lendemain, dans l’émission « Face à Michel Onfray », le philosophe renchérit en qualifiant l’attitude du maire de « mâle dominant » et en la jugeant « très tribale ».
L’association de ces termes — « grands singes », « tribu », « mâle dominant » — visant un élu noir a été immédiatement perçue comme une série de stéréotypes racistes visant à animaliser et à primitiviser l’adversaire politique. Le Mrap a qualifié ces propos de « d’une gravité exceptionnelle » dans un communiqué, estimant qu’ils « s’inscrivent dans une longue tradition raciste consistant à animaliser des personnes, en particulier lorsqu’elles sont issues de la diversité, pour mieux contester leur légitimité à exercer des responsabilités publiques ». L’association a annoncé porter plainte et saisir l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique. SOS Racisme a également saisi l’Arcom, déclarant sur la plateforme X que « ces propos relèvent clairement d’une animalisation et d’un déni de civilisation » et demandant « des sanctions plus fortes face à des dérives répétées ». Bally Bagayoko lui-même, cible d’une vague de commentaires racistes sur les réseaux sociaux depuis son élection, a porté plainte.
Kofi Yamgnane, ancien maire de Saint-Coulitz et l’un des premiers élus noirs de France, a exprimé son émotion sur France Inter, se disant « attérré » et « tombé des nues ». « Je me doutais que la lutte contre le racisme n’était pas vraiment gagnée, mais quand même à ce point-là », a-t-il déploré. Mathilde Panot, présidente du groupe La France insoumise à l’Assemblée nationale, a de son côté annoncé une saisine distincte de l’Arcom pour demander des sanctions contre la chaîne.
Face à l’ampleur de la polémique, CNews a publié un communiqué sur la plateforme X contestant « formellement que de quelconques propos racistes aient été tenus » à l’antenne les 27 et 28 mars. La chaîne affirme que les extraits largement relayés sur les réseaux sociaux et dans certains médias ont été « tronqués et sortis de leur contexte, altérant ainsi leur sens initial ». Une défense qui ne convainc pas les associations antiracistes ni les responsables politiques qui se sont exprimés.
Bally Bagayoko a choisi de transformer cet épisode en acte de mobilisation. Il a annoncé dimanche soir l’organisation d’un « grand rassemblement citoyen » contre le racisme et les discriminations, prévu samedi sur le parvis de l’hôtel de ville de Saint-Denis. « Il faut absolument qu’on soit conscients du fait que l’extrême droite ne cesse de se propager et qu’aujourd’hui, la situation est à un tel niveau qu’il nous faut absolument un sursaut », a déclaré le maire, affirmant qu’il « ne laisserait pas faire ». Cette affaire relance le débat sur la responsabilité des chaînes d’information en continu en France et sur la frontière entre liberté d’expression et discours de haine, dans un contexte où les figures politiques issues de la diversité sont régulièrement la cible de rhétoriques visant à remettre en cause leur légitimité. R.I


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