La stratégie énergétique en direction de l’Europe à l’horizon 2026-2030-2035, articulée autour de six axes directeurs, ne peut se réaliser que dans le cadre d’un partenariat gagnant-gagnant avec de grandes firmes internationales.
Par le Pr. Abderrahmane Mebtoul

Pour l’ensemble de l’Union européenne, l’Algérie a représenté en 2025 entre 21 et 22 % de ses sources d’approvisionnement en gaz naturel, ce qui correspond, selon la Banque d’Algérie, à environ 80 % des exportations d’hydrocarbures du pays. C’est dans ce contexte que s’inscrivent les récentes visites, les 25 et 26 mars 2026, de la Première ministre italienne en Algérie et du ministre des Affaires étrangères espagnol : un contexte international marqué par des tensions géopolitiques et une pression croissante sur les marchés gaziers et pétroliers, qui connaissent une très forte volatilité en fonction des tensions au Moyen-Orient, avec le risque d’une récession de l’économie mondiale couplée à une forte inflation.
L’Italie reste un pays très dépendant des importations pour son approvisionnement en énergie : en 2024, 75 % de l’énergie consommée dans le pays était importée, l’Algérie demeurant un fournisseur majeur, couvrant 32,8 % des importations italiennes de gaz en 2025 à travers le gazoduc Transmed, qui fonctionne en deçà de sa capacité maximale de 23 milliards de mètres cubes. Quant à l’Espagne, dépendante à hauteur de 68 à 70 % de sources d’énergie extérieures, elle est approvisionnée par le Medgaz, fonctionnant à pleine capacité avec environ 10,5 milliards de mètres cubes gazeux : en 2025, l’Algérie y a consolidé sa position de premier fournisseur de gaz, couvrant environ 34 % des importations espagnoles. Ces deux gazoducs confèrent à Alger un avantage décisif dans la crise actuelle, celui de pouvoir livrer l’Europe sans emprunter les routes les plus vulnérables du commerce mondial. Cela renforce la position du pays auprès de ses partenaires, en particulier l’Italie et l’Union européenne, lui permettant de jouer un rôle de stabilisateur du marché européen en maintenant des flux constants malgré les turbulences.
L’accroissement des volumes de gaz exportés — l’Algérie étant avant tout un pays gazier, et très accessoirement pétrolier, avec des réserves estimées entre 10 et 12 milliards de barils — ne peut toutefois se faire qu’à une seule condition, posée par un pays qui a toujours respecté ses engagements internationaux dans le domaine de ses contrats énergétiques : nous sommes disposés à accroître le volume des exportations de gaz, en nous orientant vers le biogaz, énergie d’avenir, mais venez investir en Algérie. C’est dans ce cadre que s’inscrit la stratégie énergétique en direction de l’Europe à l’horizon 2026-2030-2035, articulée autour de six axes directeurs, qui ne peut se réaliser que dans le cadre d’un partenariat gagnant-gagnant avec de grandes firmes internationales.
Premier axe : l’augmentation des volumes de gaz à l’exportation
Cette augmentation doit se faire vers l’Europe, en coopération avec des entreprises européennes et en exploitant de nouveaux champs gaziers. L’une des voies consiste à réduire davantage les émissions de méthane et le torchage, ce qui rendrait plus de gaz disponible pour le commerce. Plusieurs projets permettront de développer les exportations par canalisation et par méthaniers via le GNL : le gazoduc transsaharien NIGAL, d’une longueur de 4 128 kilomètres et d’une capacité annuelle de trente milliards de mètres cubes ; le projet Galsi, via la Sardaigne et la Corse, gelé depuis 2012, qui prévoyait alors une capacité de 8 milliards de mètres cubes pour un investissement de 3 milliards de dollars. Le gazoduc Medgaz reliant l’Algérie à l’Espagne a déjà vu sa capacité augmenter, passant de 8 à 10,5 milliards de m³, tandis que les quantités de gaz acheminées vers l’Italie via le Transmed ont atteint 23,5 milliards de m³, contre 21,5 milliards en 2021.
Deuxième axe : les énergies renouvelables
L’Algérie dispose d’abondantes ressources solaires, avec plus de 3 000 heures de soleil par an, et éoliennes, qui lui permettent d’ambitionner un rôle de leader mondial dans la production d’énergie propre, tant pour la consommation locale — le ministère de l’Énergie prévoyant à l’horizon 2030-2040 une couverture d’environ 40 % du marché intérieur, contre 1 à 2 % fin 2022 — que pour l’exportation vers l’Europe. Entre 2002 et 2023, le ministère de l’Énergie s’est engagé dans plusieurs déclarations à installer une puissance d’origine renouvelable de l’ordre de 22 000 MW à l’horizon 2030, dont 12 000 MW pour le marché national et jusqu’à 10 000 MW destinés à l’exportation. L’Europe et l’Algérie travaillent déjà ensemble sur le développement des énergies renouvelables à travers le projet commun « Taka Nadhifa » ainsi que des projets d’interconnexions électriques, auxquels il reste à mobiliser un financement européen important issu du Fonds européen pour le développement durable, en coopération avec la Banque européenne d’investissement et la Banque européenne pour la reconstruction et le développement.
Troisième axe : l’hydrogène vert, bleu et — souvent oublié — blanc
Un partenariat UE-Algérie sur l’hydrogène permettrait de développer la production, la consommation et le commerce d’hydrogène renouvelable et de ses dérivés. Selon le ministère de l’Énergie, l’Algérie se propose d’investir entre 20 et 25 milliards de dollars à l’horizon 2040 dans ce domaine, autour de trois grandes phases : le démarrage via des projets pilotes de 2023 à 2030, l’expansion et la création de marchés de 2030 à 2040, puis l’industrialisation et la compétitivité de marché de 2040 à 2050. À l’horizon 2040, l’Algérie prévoit de produire et d’exporter entre 30 et 40 TWh d’hydrogène gazeux et liquide, avec un mix composé d’hydrogène bleu, produit à partir de gaz, et d’hydrogène vert fabriqué par électrolyse grâce aux importantes ressources solaires du pays, avec pour objectif de couvrir 10 % des besoins européens en hydrogène vert d’ici à cette échéance.
Quatrième axe : le nucléaire civil
L’Algérie ambitionne de construire des mini-centrales nucléaires à des fins pacifiques, en accord avec l’Agence internationale de l’énergie atomique, pour faire face à une demande d’électricité en forte croissance. Un Institut de génie nucléaire a été créé pour former les ingénieurs et les techniciens, en partenariat, qui seront chargés d’en assurer le fonctionnement. Les réserves prouvées d’uranium avoisinent les 29 000 tonnes, de quoi alimenter deux centrales d’une capacité de 1 000 mégawatts chacune pendant soixante ans, selon les données du ministère de l’Énergie. La ressource humaine demeure la clé, comme dans toute production énergétique, et l’enjeu est aussi de mettre fin à l’exode massif des cerveaux que connaît le pays.
Cinquième axe : le gaz et le pétrole de schiste
L’Algérie possède le troisième réservoir mondial selon des études internationales, une ressource introduite dans la loi sur les hydrocarbures dans le cadre d’un dossier dont l’auteur de cette contribution a eu l’honneur d’assurer la direction pour le compte du gouvernement, remis en janvier 2015. Sans positions tranchées — les États-Unis étant devenus le premier producteur mondial grâce à cette ressource —, il convient de protéger l’environnement et d’obtenir l’adhésion des populations locales par un dialogue productif. Les risques de pollution des nappes phréatiques dans le Sud du pays ne sauraient être minimisés, l’Algérie étant un pays semi-aride où l’eau constitue un enjeu stratégique à l’échelle méditerranéenne et africaine. Les nouvelles techniques peu consommatrices d’eau et n’impliquant pas l’injection de produits chimiques dans les puits devraient à terme se substituer à la fracturation hydraulique classique, qui requiert environ un million de mètres cubes d’eau douce pour produire un milliard de mètres cubes de gaz, sans oublier la durée de vie courte des puits — cinq ans au maximum — qui oblige à perforer des centaines de puits pour obtenir des volumes significatifs.
Sixième axe : la consommation intérieure
Celle-ci représentant entre 45 et 50 % de la production nationale d’hydrocarbures, une transition urgente des subventions généralisées vers des aides ciblées s’impose, à travers une chambre nationale de compensation assurant la justice sociale par des transferts directs aux régions et aux catégories défavorisées. La révision des prix du gaz naturel pour les industriels est nécessaire afin de réduire le gaspillage et d’encourager la compétitivité, étant entendu que cette nouvelle politique est intimement liée à une nouvelle politique salariale. Le système actuel est source de gaspillage et d’injustice sociale. La dualité des prix est par ailleurs interdite dans le commerce international, afin d’éviter des litiges, notamment avec la Commission européenne chargée de la concurrence ou d’autres partenaires commerciaux. C’est précisément ce qu’illustre la décision annoncée le 24 mars 2026 par le ministère américain du Commerce, imposant des droits compensatoires définitifs de 72,94 % sur toutes les importations de fer à béton algérien, en invoquant un soutien gouvernemental jugé inéquitable aux producteurs locaux, avec notamment un dumping sur le prix du gaz octroyé à l’entreprise turque Tosyali-Algérie.
En conclusion, l’énergie étant au cœur de la sécurité des États — comme le démontre le conflit en cours au Moyen-Orient —, des stratégies d’adaptation s’imposent dans un monde appelé à connaître de profondes mutations, notamment sous l’effet du réchauffement climatique sur les espaces euro-méditerranéen et africain. La coopération entre l’Algérie et l’Europe, dont on peut espérer qu’elle s’inscrive à l’avenir dans le cadre d’un grand Maghreb ouvert sur l’Afrique, devra être axée sur la nécessaire transition énergétique — impliquant un nouveau modèle de consommation — et numérique. Ce bouleversement mondial influe profondément sur les méthodes de gouvernance des États, par ailleurs exposés aux nouveaux dangers systémiques des cyberattaques. A.M




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