La déclaration de Donald Trump selon laquelle « toute une civilisation mourra ce soir » restera sans doute comme l’une des formules les plus révélatrices de l’indigence culturelle et géopolitique qui caractérise l’actuel locataire de la Maison-Blanche. Car avant d’être une menace, cette phrase est d’abord un aveu : celui d’un homme qui ignore, ou feint d’ignorer, qu’il parle d’une civilisation vieille de cinq millénaires, l’une des plus riches et des plus résilientes que l’humanité ait jamais connues. Le Cylindre de Cyrus, vénéré comme l’un des premiers textes consacrant les droits fondamentaux de l’homme, fut gravé cinq siècles avant Jésus-Christ par un souverain perse dont le rayonnement s’étendait de l’Indus à la Méditerranée. Qu’un président américain puisse évoquer la disparition de cette civilisation avec la désinvolture d’un tweet témoigne non pas d’une puissance assumée, mais d’une ignorance confondante doublée d’une arrogance qui devrait inquiéter les alliés de Washington autant que ses adversaires.
Mais au-delà de la dimension culturelle, cette sortie trumpienne doit être lue pour ce qu’elle est réellement : une tentative de pression psychologique dans un contexte de guerre ouverte, où les États-Unis semblent avoir sous-estimé la capacité de réaction de leur adversaire. Car l’Iran d’aujourd’hui n’est pas l’Irak de 2003. Téhéran a répondu aux provocations américaines avec une clarté glaçante, annonçant par la voix du Corps des gardiens de la révolution islamique qu’il était désormais prêt à mener des frappes sans les restrictions qu’il s’était jusqu’ici imposées au nom de considérations de bon voisinage. Le CGRI a précisé être en mesure de cibler les infrastructures pétrolières et gazières des États-Unis et de leurs alliés de façon à les priver durablement de leurs ressources énergétiques, avec des répercussions susceptibles de s’étendre bien au-delà du Moyen-Orient. Cette déclaration n’est pas un simple effet de manche : elle signifie concrètement que le détroit d’Ormuz, par lequel transite environ 20 % du pétrole mondial, pourrait être fermé indéfiniment, plongeant l’économie mondiale dans une crise énergétique sans précédent, ainsi que l’a déjà averti le directeur de l’Agence internationale de l’énergie, Fatih Birol, qui a qualifié la situation actuelle de pire crise énergétique de l’histoire moderne, plus grave que les chocs pétroliers de 1973 et 1979 réunis.
Ce contexte d’escalade maximale se double d’une crise politique intérieure aux États-Unis qui affaiblit dangereusement la cohérence de la stratégie américaine. Les démocrates de la Chambre des représentants préparent une procédure de destitution contre le secrétaire à la Défense Pete Hegseth, accusé par l’élue démocrate de l’Arizona Yassamin Ansari d’avoir manqué à son serment constitutionnel, d’avoir exposé de manière irresponsable les militaires américains à des risques inconsidérés et de violations répétées du droit de la guerre. Selon des sondages cités par le média américain Axios, Hegseth figure parmi les membres les moins populaires de l’administration Trump, et la montée en puissance du conflit iranien accentue chaque jour davantage la pression sur sa position. Cette initiative, qui pourrait être lancée dès la semaine prochaine, illustre la profonde fracture qui traverse les institutions américaines face à une guerre dont ni les objectifs ni la stratégie de sortie ne semblent clairement définis.
Au fond, ce que révèle cette crise dans toute sa brutalité, c’est l’impasse d’une doctrine fondée sur la menace et l’intimidation face à un adversaire qui a depuis longtemps intégré la résistance dans son identité nationale et civilisationnelle. Trump peut menacer, Hegseth peut tonner, mais aucune bombe ne peut effacer 5 000 ans d’histoire persane. Et pendant que Washington se déchire entre partisans d’une escalade tous azimuts et défenseurs d’un cadre constitutionnel en lambeaux, Téhéran, lui, joue sur le long terme, celui d’une civilisation qui a survécu à bien d’autres tempêtes. A.B




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