Il y a une urgence que l’Algérie ne cache plus. Nourrir une population de 46 millions d’habitants, réduire une facture d’importation alimentaire qui pèse lourd sur les finances publiques et valoriser un immense territoire dont le Grand Sud recèle des potentialités agricoles encore largement sous-exploitées : tels sont les défis qui ont conduit, en l’espace de deux jours, trois ministres à coordonner leurs agendas autour d’un même objectif. Les responsables de l’Agriculture, de l’Énergie et de l’Industrie ont chacun pris des mesures concrètes pour donner corps à une ambition nationale qui se dessine désormais comme une véritable priorité d’État, sous l’impulsion directe du président de la République, Abdelmadjid Tebboune.
C’est dans les vastes étendues du Sahara algérien que se joue l’une des batailles les plus décisives de cette stratégie. Le 10 avril, le ministre de l’Énergie et des Énergies renouvelables, Mourad Adjal, et son homologue de l’Agriculture, Yacine El-Mahdi Oualid, se sont réunis à Alger pour examiner l’état du raccordement au réseau énergétique des grands projets agricoles implantés dans les wilayas du Sud. La rencontre, tenue en présence du directeur général par intérim du groupe Sonelgaz ainsi que de cadres des deux ministères, répond directement aux instructions présidentielles relatives à la mise en œuvre du programme de raccordement à l’électricité et au gaz de plusieurs projets agricoles d’envergure implantés dans le Grand Sud. Ces projets ne sont pas anodins. Parmi eux figurent « Baladna », consacré à la production de lait en poudre, « Cevital » pour la filière de la betterave sucrière, et le groupe italien « BF », dédié à la production céréalière. Trois investissements dont la concrétisation conditionne directement des pans entiers de la sécurité alimentaire du pays. Les deux ministères ont examiné l’avancement des travaux de raccordement avant de formuler des solutions pratiques pour en accélérer les délais d’exécution, portant également sur les mécanismes permettant d’assurer un accompagnement efficace de ces investissements.
La veille, c’est le ministre de l’Agriculture qui avait présidé une réunion de travail élargie autour d’un enjeu tout aussi fondamental : donner aux agriculteurs les moyens de protéger leurs récoltes sans que la contrainte financière ne vienne compromettre l’effort de production. Yacine El-Mahdi Oualid a officiellement lancé le « crédit fournisseur » pour l’acquisition des produits phytosanitaires, un mécanisme permettant aux agriculteurs d’obtenir les intrants nécessaires à la protection de leurs cultures en ne remboursant les fournisseurs qu’après la vente de la récolte. L’enjeu est considérable : selon les données présentées lors de la réunion, les maladies phytosanitaires pourraient entraîner la perte de près de 40 % des récoltes par an en l’absence d’un traitement efficace et rapide. Le ministre a souligné que ce crédit « facilite l’accès des agriculteurs aux intrants agricoles, notamment durant les périodes sensibles, exigeant une intervention rapide et efficace pour protéger les récoltes ». Au-delà du financement, Oualid a insisté sur la nécessité d’une modernisation des pratiques, appelant à « passer à une nouvelle approche basée sur le suivi scientifique minutieux et l’évaluation constante de terrain », en insistant sur le respect rigoureux des itinéraires techniques en matière de fertilisation et de traitement des plantes.
La saison actuelle est présentée comme un signal encourageant. Des conditions climatiques favorables, conjuguées aux mesures déployées, ont permis à des milliers d’agriculteurs de semer à temps. Parmi les autres mesures déployées pour cette saison céréalière 2025-2026, le ministre a cité la mise en place de cellules de suivi post-semis dans les wilayas productrices, la garantie d’un approvisionnement suffisant en engrais avec une quantité supplémentaire de 50 % d’engrais azotés, ou encore l’organisation de 368 journées d’orientation ayant bénéficié à plus de 3 800 agriculteurs entre février et mars. Plus spectaculaire encore, des drones ont été déployés pour la première fois cette saison afin de surveiller les cultures, assurer un suivi précis de la fertilisation et préparer leur utilisation pour le traitement phytosanitaire, avec pour objectif d’améliorer le ciblage et de réduire le recours aux produits chimiques.
Pendant que l’agriculture se modernise dans ses pratiques, c’est du côté de l’industrie que se prépare une autre composante essentielle de cette révolution : la mécanisation. Le ministre de l’Industrie, Yahia Bachir, a affirmé lors d’une visite d’inspection à Constantine que son département « veillera à satisfaire les besoins nationaux en matière de mécanisation agricole à travers des volumes conséquents d’équipements produits localement, notamment les tracteurs et les moissonneuses-batteuses ». Une partie de ces équipements sera disponible avant le lancement de la campagne moisson-battage dans les régions du Sud. Le ministre a précisé que « le programme arrêté est mis en œuvre en coordination avec le ministère de l’Agriculture et repose sur la mobilisation des capacités nationales de production d’équipements agricoles afin de répondre à une demande croissante », estimant que la mécanisation agricole « progresse dans la bonne direction ». L’objectif affiché est d’atteindre la mise en valeur et l’exploitation d’environ trois millions d’hectares de terres agricoles à l’échelle nationale. Au fil de sa tournée dans les unités industrielles de la région, Bachir a inspecté la Société algérienne des tracteurs agricoles, la société ATC, ou encore ALEMO, spécialisée dans la fabrication de machines-outils, autant de sites appelés à devenir les piliers d’une filière de mécanisation que l’Algérie veut désormais maîtriser de bout en bout.
C’est donc un véritable écosystème agricole intégré qui se dessine, articulant énergie, financement, innovation technologique et production industrielle, dans un cadre présidentiel qui fait de la sécurité alimentaire une priorité absolue. L’Algérie, qui consacre des milliards de dollars à l’importation de céréales, de lait et de sucre, entend inverser progressivement cette dépendance en mettant en ordre de marche l’ensemble de ses ressources au service de sa terre. R.E


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