Parmi les dix circulaires publiées simultanément le 4 mars 2026 par la Direction générale des impôts, la dernière en date — la circulaire n°10 — est aussi la plus conjoncturelle. Elle tire les conséquences fiscales d’une décision des pouvoirs publics de recourir à l’importation de bétail pour approvisionner le marché national à l’occasion de l’Aïd el-Adha 2025 et 2026. Au-delà de son objet spécifique, cette circulaire complète un dispositif d’ensemble dont la publication groupée constitue en soi un fait notable dans la pratique administrative fiscale algérienne.
La circulaire n°10 accorde une exonération totale de droits de douane, de TVA, de taxe de domiciliation bancaire, de contribution de solidarité et de précompte à l’importation pour les bovins et ovins vivants destinés à l’abattage importés dans le cadre de l’approvisionnement du marché national. L’exonération n’est pas permanente : elle est bornée dans le temps et ciblée sur des sous-positions tarifaires précises. Pour les ovins, identifiés sous la sous-position tarifaire 0104.10.91.10, la période d’exemption court du 15 avril 2025 au 30 juin 2026. Pour les bovins, couverts par les sous-positions 0102.29.91.10, 0102.29.91.20 et 0102.29.91.30, elle s’étend du 15 novembre 2025 au 30 juin 2026.
Cette mesure répond à une préoccupation directe des ménages algériens. L’Aïd el-Adha, qui implique le sacrifice rituel d’un animal, représente une dépense majeure pour les familles, et le prix du mouton est devenu au fil des années un sujet de tension sociale récurrent. En supprimant l’ensemble des charges fiscales et parafiscales qui grèvent l’importation de bétail vivant, les pouvoirs publics cherchent à élargir l’offre disponible sur le marché national et à exercer une pression à la baisse sur les prix pratiqués par les éleveurs et les maquignons locaux. L’ampleur de l’exonération — cinq prélèvements différents supprimés d’un coup — traduit la volonté de rendre l’importation économiquement viable pour les opérateurs et de faire en sorte que l’avantage fiscal se répercute effectivement sur le prix final au consommateur.
Le choix de périodes d’exemption différenciées entre ovins et bovins n’est pas anodin. Il reflète les réalités logistiques de chaque filière. L’importation d’ovins pour l’Aïd suppose un calendrier serré qui tient compte des délais d’acheminement, de quarantaine vétérinaire et de mise sur le marché avant la date du sacrifice. Les bovins, dont l’importation peut servir aussi bien à l’abattage rituel qu’à l’approvisionnement courant en viande rouge, bénéficient d’une fenêtre d’exemption plus tardive dans son démarrage mais identique dans sa date de fin. La date butoir commune du 30 juin 2026 suggère que les pouvoirs publics entendent réévaluer la mesure à mi-année en fonction de l’évolution du marché et des capacités de la production nationale à couvrir la demande.
Au-delà de son contenu, la circulaire n°10 prend tout son sens lorsqu’on la replace dans le contexte de sa publication. Dix circulaires en une seule journée couvrant l’ensemble des dispositions fiscales de la loi de finances pour 2026 : c’est d’abord un signal de méthode que la DGI envoie aux contribuables, aux praticiens et à l’ensemble de l’écosystème fiscal. Plutôt que de distiller les textes d’application au fil des semaines ou des mois, comme cela pouvait être le cas par le passé, l’administration fiscale a choisi de publier simultanément la totalité des circulaires relatives à un même exercice budgétaire. Cette approche présente un avantage majeur : elle donne aux contribuables et à leurs conseils une vision globale et immédiate des changements à intégrer dans leur gestion fiscale, sans les soumettre à l’incertitude d’un calendrier de publication étalé.
Trois lignes de force se dégagent de l’examen d’ensemble de ces dix textes. La première est une simplification et une clarification du contentieux fiscal. La suppression de la commission de conciliation de wilaya, la requalification des demandes de remboursement de trop-versés en actes de gestion, l’ouverture du recours préalable aux contribuables contrôlés en matière d’insuffisance de prix, la définition de délais précis assortis de règles de notification strictes, et le renforcement des obligations déontologiques des membres des commissions de recours dessinent un contentieux plus lisible, plus accessible et mieux encadré. Le contribuable qui estime avoir été lésé par une décision de l’administration dispose désormais d’un parcours de contestation cohérent, depuis la réclamation administrative jusqu’au recours devant les commissions, avec des délais connus et des garanties procédurales renforcées.
La deuxième ligne de force est une volonté assumée d’orienter l’épargne et les comportements économiques par l’outil fiscal. La baisse du taux de retenue à la source sur les dividendes de 15 % à 10 % pour les résidents vise à rendre plus attractif l’investissement en capital dans les entreprises algériennes. La reconduction de la déduction à l’IBS pour les commissions de paiement électronique prises en charge par les banques et Algérie Poste poursuit l’objectif de dématérialisation des transactions et de réduction du cash dans l’économie. L’irrévocabilité du régime fiscal choisi par les nouveaux contribuables, si elle relève davantage de la clarification que de l’incitation, contraint néanmoins à une réflexion stratégique en amont qui devrait conduire à des choix fiscaux plus éclairés et plus stables.
La troisième ligne de force est constituée de mesures de gestion pratique qui répondent à des situations concrètes que la législation antérieure ne traitait pas clairement ou ne traitait pas du tout. Le forfait de 40 % du prix de vente retenu comme base d’acquisition lorsque le prix d’achat d’un bien immobilier est inconnu met fin à une zone grise qui alimentait le contentieux et l’arbitraire. Les exonérations à l’importation de bétail pour l’Aïd répondent à une urgence sociale identifiée et récurrente. Dans les deux cas, la règle posée par la LF 2026 a le mérite de la clarté et de la prévisibilité, même si elle peut être discutée dans ses effets distributifs.
Pour les praticiens fiscaux algériens — avocats fiscalistes, experts comptables, commissaires aux comptes, conseillers fiscaux —, la publication groupée de ces dix circulaires constitue un corpus de référence qui devra être maîtrisé dans le détail. Les nouvelles règles sont en vigueur depuis le 1er janvier 2026 et s’appliquent donc rétroactivement aux opérations réalisées depuis cette date. Les déclarations fiscales du premier trimestre 2026, qui arrivent à échéance dans les semaines qui viennent, devront intégrer l’ensemble de ces dispositions. Le temps de l’adaptation est compté, mais au moins, cette fois, tous les textes sont sur la table en même temps. R.E




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