Publié au Journal officiel n°29 et signé le 17 février 2026, un arrêté du ministre des Finances vient de poser le cadre juridique d’un changement de doctrine discret mais significatif. C’est un arrêté sobre, mais chargé de sens. Après des années de rejet, l’Algérie se dote enfin d’une procédure formalisée pour recourir aux financements extérieurs sur ses grands projets structurants. Rien d’une révolution dans la forme — le texte est sobre, technique, presque aride —, mais son existence dit quelque chose que les discours officiels n’avaient pas encore dit aussi clairement.
Pris « en application des dispositions de l’article 108 de la loi de finances pour 2020, modifiées par l’article 201 de la loi de finances pour 2025 », l’arrêté confie au ministère des Finances la conduite de l’ensemble du processus. Quid dudit processus : prospection des bailleurs, soumission des dossiers et négociation des prêts. Les ministères sectoriels, eux, gardent la main sur leurs projets, mais en assument pleinement la responsabilité — « quant à la maturité des projets et à la qualité des études produites », précise l’article 3, ajoutant qu’ils répondent également « de la bonne exécution des projets, dans le respect des coûts, des délais et des objectifs fixés ». La traduction est limpide : on peut désormais emprunter, mais pas n’importe comment et certainement pas sans rendre de comptes. L’article 4 ajoute une condition de taille que personne ne pourra contourner : « l’autorisation préalable du Conseil des ministres est requise », et seulement après que le bailleur de fonds a lui-même approuvé le projet. Le verrou politique reste solidement en place.
Le traumatisme des années 1990 en filigrane
Pour comprendre le poids symbolique de cet arrêté, il faut remonter au traumatisme fondateur qui a façonné pendant trois décennies la psyché économique algérienne. Au milieu des années 1990, l’Algérie avait été contrainte de recourir au rééchelonnement de sa dette extérieure, avec à la clé une tutelle du Fonds monétaire international et son cortège de plans d’ajustement structurel dont les effets sociaux ont marqué durablement les esprits. Depuis lors, tout recours à l’emprunt étranger était devenu politiquement quasi invendable, quelles qu’en soient les circonstances ou le coût d’opportunité réel pour le pays. En 2024, la dette extérieure algérienne représentait environ 1,3% du PIB — un niveau exceptionnellement bas à l’échelle mondiale, qui dit autant la fierté nationale que les projets abandonnés ou ralentis faute de financements. Cette prudence avait ses vertus, mais elle avait aussi ses limites, particulièrement lorsque les besoins d’investissement en infrastructures se sont mis à dépasser ce que les seuls budgets publics pouvaient absorber à un rythme raisonnable.
Les conditions posées par Tebboune
Ce dispositif réglementaire traduit en droit une orientation que le Président Abdelmadjid Tebboune avait exposée publiquement lors du Conseil des ministres du 9 février. Le chef de l’État avait alors posé trois conditions claires à tout recours à l’emprunt extérieur : des projets structurants à « haute rentabilité », une « vision rationnelle » de l’endettement, et la garantie que l’Algérie « n’hypothéquera pas l’avenir de ses enfants ». Il avait cité la Banque africaine de développement — dont l’Algérie est membre fondateur et contributeur principal — comme interlocuteur privilégié, soulignant le caractère « souple » de ses conditions de financement. Le message était limpide pour quiconque savait le lire : on ne rouvre pas le robinet du crédit international, on entrouvre une vanne, soigneusement calibrée, au service de projets précisément identifiés.
La BAD, premier partenaire d’une nouvelle ère
La Banque africaine de développement n’a pas tardé à concrétiser ce positionnement. L’institution panafricaine a validé un prêt de 747,32 millions d’euros au profit de l’Algérie pour financer la première phase du projet ferroviaire reliant Laghouat, Ghardaïa et El Ménéa sur 495 kilomètres — tronçon central du chantier colossal de la ligne Alger-Tamanrasset, que Tebboune a qualifié de « nouveau pari du siècle ». Ce prêt constitue, de fait, le premier test grandeur nature du cadre que l’arrêté de février vient d’institutionnaliser : un projet structurant, une rentabilité sociale et économique documentée, un bailleur aux conditions favorables, et une autorisation politique au plus haut niveau. La démonstration que le modèle peut fonctionner sans reproduire les erreurs du passé.
Ce retour encadré au financement extérieur coïncide avec l’accélération simultanée de plusieurs chantiers d’envergure dont les besoins financiers dépassent ce que les budgets publics peuvent absorber seuls et rapidement : extension du port d’Annaba pour les exportations de phosphate, développement des gisements miniers de Bled El-Hadba et de Gara Djebilet, déploiement des infrastructures ferroviaires sahariennes. Autant de projets qui partagent une même caractéristique : ils s’inscrivent dans la durée, génèrent des revenus futurs mesurables, et justifient objectivement le recours à un endettement de long terme à taux concessionnels. C’est au fond le pari que fait l’Algérie avec cet arrêté : que la maturité économique consiste parfois à savoir emprunter intelligemment, plutôt qu’à refuser par principe tout financement étranger. La frontière entre prudence et paralysie peut être mince. Le pays vient de décider, texte réglementaire à l’appui, de quel côté il entend se tenir. Azzedine Belferag




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