Un troisième tunnel souterrain en projet, des centaines de speedboats surveillés, des réseaux de ravitaillement en carburant démantelés, et un chantier à 12 millions d’euros sur le Guadalquivir : en l’espace de quelques jours, les autorités espagnoles ont mis au jour l’ampleur industrielle du trafic de cannabis qui transite depuis le Maroc vers l’Europe. Les saisies s’accumulent, les arrestations aussi.
C’est un rapport confidentiel de l’unité UDYCO — la cellule spécialisée dans la lutte contre les stupéfiants et la criminalité organisée de la police nationale espagnole — qui a déclenché l’alarme. Transmis à l’Audience nationale, ce document révèle que le réseau criminel démantelé le mois dernier, lequel acheminait déjà de la drogue via un tunnel clandestin entre le Maroc et Ceuta, était en train d’en construire un troisième. L’information, relayée vendredi par le quotidien local El Faro de Ceuta, donne la mesure de la détermination de ces organisations : creuser sous la frontière est devenu une méthode de travail routinière.
Selon le rapport, le chantier du nouveau tunnel progressait sous la clôture séparant le territoire marocain de l’enclave espagnole de Ceuta, à proximité immédiate des patrouilles de la Gendarmerie royale marocaine. Les écoutes téléphoniques, réalisées après autorisation judiciaire, ont livré des détails saisissants : les membres du réseau exprimaient leur inquiétude face aux allées et venues des ouvriers chargés du creusement, craignant d’être repérés. L’une des conversations interceptées faisait état d’un besoin urgent de finaliser encore 40 mètres de galerie côté Ceuta. Les travaux étaient donc bien avancés.
La finalité de ce troisième tunnel n’était pas seulement logistique. D’après le document judiciaire, les têtes du réseau entendaient en faire une infrastructure commerciale : facturer une «taxe» à d’autres organisations criminelles plus petites pour chaque kilogramme de résine de cannabis transitant par la galerie. Un modèle de franchise souterraine, en quelque sorte, qui aurait transformé le tunnel en source de revenus autonome pour ses propriétaires. L’UDYCO a classé ces faits comme «d’une extrême gravité», non seulement en raison des quantités de drogue saisies, mais aussi du «niveau de complexité, de logistique et de sophistication technique» démontré par ces organisations — une sophistication qui, selon le rapport, implique des complicités au sein des autorités marocaines.
Les deux premiers tunnels, découverts dans le secteur de Tarjal lors d’opérations antérieures, restent placés sous surveillance électronique permanente, reliés à la salle des opérations de la Garde civile. Le dernier en date, révélé fin mars, aurait servi à six opérations de transport de stupéfiants depuis le Maroc, ainsi qu’au transfert de sommes d’argent issues du trafic international.
Mais les tunnels ne sont qu’un volet de l’offensive. Sur les côtes, la marine espagnole a recensé plus de 600 embarcations rapides soupçonnées d’être utilisées pour le transport de drogue entre les rivages marocains et espagnols — un chiffre révélé mi-mai par le rapport annuel de la Direction de la sécurité nationale, rattachée à la présidence du gouvernement, qui pointait une forte augmentation du trafic de cannabis en provenance du Maroc au cours de l’année écoulée.
Jeudi, les forces de l’ordre ont frappé un maillon de cette chaîne en démantant un réseau de ravitaillement en carburant dans la province de Cadix, dans le sud du pays. L’opération, conduite en trois phases simultanées à San Fernando, Conil de la Frontera et Villamartín, a abouti à l’arrestation de quatre personnes et à la saisie de 17 375 litres d’essence stockés dans 695 fûts — du carburant destiné exclusivement aux speedboats des trafiquants. Sans carburant, pas de traversée : en ciblant la logistique plutôt que la cargaison, les enquêteurs cherchent à tarir le trafic à la source.
Dans la province de Gérone, au nord-est du pays, la police a par ailleurs interpellé un trafiquant qui s’était évadé de facto en ne rentrant pas de permission. L’homme appartenait à un réseau spécialisé dans l’importation de grandes quantités de résine de cannabis depuis le Maroc, via des vedettes rapides à moteurs puissants, avant redistribution par voie terrestre vers plusieurs régions du pays.
Face à la pression croissante sur les axes maritimes, l’Espagne engage désormais ses moyens sur le front fluvial. Le gouvernement et le port de Séville ont validé l’installation de barrières mobiles sur le Guadalquivir, pour un investissement de plus de 12 millions d’euros financé par le ministère de l’Intérieur. Le projet vise à bloquer les embarcations rapides qui ont fait du fleuve un axe de pénétration vers l’intérieur du pays pour acheminer haschisch, cocaïne, carburant et vivres. Des sources portuaires sévillanes ont précisé que le système sera conçu pour ne pas entraver la navigation commerciale et touristique, en ciblant spécifiquement les profils de bateaux associés au trafic.
L’accumulation de ces opérations dessine un tableau cohérent : les réseaux marocains de trafic de cannabis ont atteint un niveau d’organisation et d’infrastructure qui dépasse largement le cadre de la contrebande artisanale. Le Maroc est devenu une véritable menace pour la sécurité régionale.
Quand la drogue devient instrument d’État
Derrière chaque tunnel percé sous Ceuta, chaque speedboat intercepté dans le détroit de Gibraltar, chaque fût de carburant saisi dans les dépôts andalous, il y a un arrière-plan qui dépasse de loin la criminalité ordinaire. Selon l’ONUDC, le Maroc demeure l’un des plus gros producteurs mondiaux de résine de cannabis, avec une production annuelle estimée entre 2 500 et 3 000 tonnes, dont une large part alimente des réseaux transnationaux qui rayonnent dans trois directions simultanément : vers l’Europe par le nord, vers l’Afrique du Nord par l’est, vers le Sahel et l’Afrique de l’Ouest par le sud.
La dimension régionale de cette menace est documentée par les grandes agences internationales. La résine de cannabis produite au Maroc transite par voie terrestre vers la l’Algérie, Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad, avant de rejoindre l’Égypte et la Libye. Depuis 2020, une route maritime s’est ajoutée, depuis les côtes marocaines vers les ports du Bénin et du Togo. L’ONUDC a confirmé une hausse spectaculaire des saisies dans la région sahélienne, soulignant que l’implication de groupes armés dans ce trafic fragilise la paix régionale et alimente financièrement des mouvements extrémistes. Le cannabis marocain ne crée donc pas seulement une dépendance chimique — il irrigue des réseaux criminels et des économies de guerre.
Plus préoccupant encore : les réseaux marocains ne se limitent plus au cannabis. Depuis 2020, des organisations criminelles ont développé un système de troc entre le haschisch marocain et la cocaïne sud-américaine — un même navire transportant la cocaïne dans un sens et le cannabis dans l’autre, via l’Afrique de l’Ouest. La question de la complicité des autorités marocaines ne relève plus du seul registre polémique. Le rapport EU Drug Market 2025 de l’Agence de l’Union européenne sur les drogues atteste que le cannabis d’origine marocaine représente la part la plus importante des drogues interceptées en Europe, et que les côtes espagnoles constituent le principal point de passage. Par ailleurs, le Global Organized Crime Index 2025 constate que le crime organisé progresse au Maroc, avec une croissance particulière des activités liées au trafic de drogue. Selon les Nations unies, la culture du cannabis couvre 37 000 hectares et fait vivre 140 000 familles au Maroc — une économie de cette échelle, inscrite dans des zones rurales entières depuis des décennies, ne se maintient pas sans une forme de tolérance structurelle des pouvoirs publics. C’est précisément ce que pointe le rapport UDYCO transmis à l’Audience nationale espagnole, qui va jusqu’à évoquer explicitement des «complicités» côté marocain pour expliquer la sophistication et la longévité des infrastructures de trafic autour de Ceuta. Des complicités qui, au fil des procédures judiciaires espagnoles, tendent à désigner moins des individus isolés qu’un environnement institutionnel permissif — voire bienveillant. Lyes Saïdi


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