Le rapprochement entre l’Algérie et le Niger, formalisé lors de la deuxième session de la Grande commission mixte tenue à Niamey les 23 et 24 mars 2026, ne se joue pas uniquement sur le terrain économique et énergétique. Il s’inscrit dans un contexte géopolitique sahélien profondément reconfiguré, marqué par la recomposition des alliances régionales, l’émergence de l’Alliance des États du Sahel et le retrait des forces françaises de plusieurs pays de la zone. Sans nommer explicitement ces dynamiques, les deux parties ont pris soin d’y faire référence dans leur communiqué conjoint, prenant note « des dynamiques en cours dans la région » et insistant sur « l’importance de toute initiative contribuant à renforcer la stabilité dans le respect » des principes de souveraineté et de non-ingérence.
Cette formulation diplomatique soigneusement calibrée reflète la position singulière qu’occupe l’Algérie dans l’échiquier sahélien. Alger, qui entretient des relations avec l’ensemble des pays de la bande sahélo-saharienne et qui a longtemps joué un rôle de médiateur dans les conflits de la région — notamment à travers l’Accord d’Alger sur le Mali de 2015 —, se retrouve face à une recomposition qu’elle n’a pas initiée mais à laquelle elle doit s’adapter. Le rapprochement avec le Niger du général Tiani, amorcé par la visite de ce dernier à Alger en février 2026, participe de cette adaptation stratégique.
Sur le plan sécuritaire, les deux pays ont adopté un langage sans ambiguïté. Dans leur communiqué conjoint, Alger et Niamey ont affirmé que « leur sécurité et leur stabilité sont étroitement liées » et réitéré leur engagement commun à « renforcer la coopération dans la lutte contre le terrorisme, l’extrémisme violent et la criminalité transfrontalière organisée, notamment à travers le renforcement de la coordination et l’activation des mécanismes bilatéraux ». Cette dernière mention — l’activation des mécanismes bilatéraux — suggère que des dispositifs de coopération sécuritaire existants étaient restés en sommeil et que la commission mixte a donné le signal de leur remise en marche.
Le Premier ministre Ghrieb a, de son côté, insisté sur « la nécessité de poursuivre la coordination face aux défis sécuritaires communs, en particulier au Sahel, pour contenir les foyers de tension et renforcer les efforts de développement durable dans la région ». Cette articulation entre sécurité et développement n’est pas nouvelle dans le discours algérien sur le Sahel, mais elle prend un relief particulier dans le contexte actuel. L’Algérie a toujours défendu l’idée que la lutte contre le terrorisme ne pouvait être dissociée du développement économique et social des populations sahéliennes. Les grands projets d’infrastructure annoncés à Niamey — gazoduc, route transsaharienne, fibre optique, centrale électrique — s’inscrivent dans cette logique qui vise à créer les conditions matérielles de la stabilité.
La coopération frontalière a fait l’objet d’un traitement spécifique. Le ministre de l’Intérieur Saïd Sayoud a tenu des réunions bilatérales avec ses homologues nigériens portant sur la réactivation du comité frontalier, la formation des cadres de la police nigérienne, la gestion de la migration irrégulière et le transport aérien et terrestre. La frontière algéro-nigérienne, longue de près de mille kilomètres, traverse des zones désertiques où les mouvements de population, le trafic de drogue, la contrebande et les déplacements de groupes armés constituent des défis permanents. La réactivation du comité frontalier, si elle se traduit par des actions concrètes, pourrait contribuer à une meilleure gestion de cet espace.
La formation des cadres de la police nigérienne, mentionnée parmi les axes de coopération, relève d’une approche que l’Algérie pratique depuis longtemps avec ses voisins sahéliens. Alger dispose d’une expertise reconnue en matière de lutte antiterroriste, acquise au prix d’une décennie de guerre civile dans les années 1990 et affinée depuis dans la gestion de sa propre bande frontalière sud. Le transfert de cette expertise vers le Niger s’inscrit dans une logique de renforcement des capacités locales plutôt que de déploiement de forces étrangères, approche qui correspond à la doctrine algérienne de non-ingérence tout en répondant aux besoins sécuritaires du partenaire nigérien.
Sur le plan continental, les deux capitales ont réaffirmé leur engagement en faveur d’« une Afrique unie, solidaire et capable de maîtriser son destin, œuvrant pour l’ancrage de la paix, de la stabilité et la réalisation de la prospérité pour ses peuples ». Cette formulation résume une vision dont Alger se veut le porteur constant dans les enceintes africaines et internationales. Elle fait écho aux positions que l’Algérie défend au sein de l’Union africaine et dans les forums multilatéraux, plaidant pour des solutions africaines aux problèmes africains et pour le renforcement de l’architecture de paix et de sécurité du continent.
La prochaine session de la Grande commission mixte est programmée en Algérie en 2027. D’ici là, les deux parties ont convenu d’un mécanisme de suivi destiné à s’assurer que les décisions de Niamey ne resteront pas au stade des déclarations. L’enjeu est de taille : dans une région sahélienne en pleine reconfiguration, où les alliances se font et se défont au gré des coups d’État et des réalignements géopolitiques, la solidité du partenariat algéro-nigérien se mesurera à sa capacité à produire des résultats concrets. Les premiers chantiers sont ouverts, les cadres juridiques sont posés, les équipes techniques sont déployées. La volonté politique existe. Le test de la mise en œuvre commence maintenant. R.N




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