Immigration : Washington paie le Cameroun 30 millions de dollars pour accueillir des migrants qui ne sont pas ses ressortissants

Les États-Unis ont conclu un accord avec le Cameroun prévoyant le transfert de migrants expulsés du territoire américain vers Yaoundé, en échange d’une aide financière de 30 millions de dollars, alors même que ces migrants ne sont pas de nationalité camerounaise, révèle le New York Times dans une enquête qui met en lumière la multiplication de ce type d’arrangements sous l’administration Trump.**

L’accord, signé sous l’administration de Donald Trump avec l’aval du président camerounais Paul Biya, prévoit le versement de 30 millions de dollars au Haut-Commissariat aux réfugiés du Cameroun en contrepartie de l’accueil de migrants expulsés depuis le territoire américain. Selon les documents obtenus par le New York Times, la somme a été débloquée le 12 janvier, quelques jours seulement avant le départ du premier vol transportant les expulsés depuis la Louisiane à destination du Cameroun. Le détail le plus frappant de cette révélation tient au profil des personnes concernées : elles ne sont pas originaires du Cameroun. Washington a donc négocié avec un État tiers pour qu’il accepte sur son sol des individus qui n’en possèdent ni la nationalité ni les attaches, transformant le Cameroun en destination de relégation pour des migrants dont les États-Unis ne veulent plus.

Le mécanisme décrit par le New York Times n’est pas un cas isolé. Selon des informations émanant du Sénat américain et rapportées par le journal, vingt-cinq États à travers le monde ont accepté des accords similaires au cours des derniers mois. L’administration Trump a systématisé cette pratique consistant à exercer une pression diplomatique et financière sur des pays, souvent en situation de dépendance économique vis-à-vis de Washington, pour qu’ils servent de réceptacles aux migrants expulsés des États-Unis, indépendamment de toute logique de nationalité ou de lien avec le pays d’accueil. Cette politique transforme l’aide au développement en monnaie d’échange migratoire et place les pays accepteurs dans une position de sous-traitants de la politique intérieure américaine.

Le cas camerounais illustre la brutalité de cette mécanique. Paul Biya, au pouvoir depuis 1982 et doyen des chefs d’État africains, avait dans un premier temps dénoncé ce qu’il a qualifié de « chantage », selon le New York Times. Le président camerounais a cependant fini par revenir sur sa position. D’après un responsable de l’administration de Yaoundé cité par le journal, Biya aurait notamment espéré que certains opposants camerounais ayant fui le pays soient inclus dans les vols d’expulsion, voyant dans cet accord une opportunité de récupérer des dissidents réfugiés aux États-Unis. Si cette information se confirme, elle ajouterait une dimension politique particulièrement troublante à un arrangement déjà contesté : un chef d’État accepterait d’accueillir des migrants étrangers sur son sol en échange non seulement d’argent, mais aussi du rapatriement forcé de ses propres opposants.

L’accord suscite des inquiétudes majeures sur le plan humanitaire et juridique. Plusieurs experts cités par le New York Times dénoncent une instrumentalisation des populations migrantes et un lien direct entre aide financière et politique migratoire qui viole l’esprit des conventions internationales sur les réfugiés. Le transfert de personnes vers un pays dont elles ne sont pas ressortissantes et avec lequel elles n’ont aucun lien pose la question du statut juridique de ces migrants une fois arrivés au Cameroun, de leurs droits, de leurs conditions d’accueil et de leur possibilité de contester leur transfert. Le Cameroun, lui-même confronté à des crises internes dans ses régions anglophones et à des mouvements de population liés à l’insécurité dans le bassin du lac Tchad, devra gérer l’arrivée de personnes qui ne parlent pas nécessairement ses langues et qui n’ont aucune attache locale.

Cette révélation du New York Times intervient dans un contexte où la politique migratoire de l’administration Trump fait l’objet de contestations croissantes, y compris au sein du système judiciaire américain. La multiplication des accords de sous-traitance migratoire avec des pays tiers dessine une architecture mondiale de gestion des flux migratoires fondée non plus sur le droit international mais sur des rapports de force financiers, où la capacité de payer détermine la capacité d’expulser, et où la vulnérabilité économique des pays d’accueil détermine leur disposition à accepter. R.I

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