L’Afrique ne ratera pas ce train-là !
Il y avait, dans les mots d’Ahmed Attaf prononcés ce lundi à Séoul, quelque chose qui dépassait le registre convenu des discours diplomatiques. Le ministre algérien des Affaires étrangères, de la Communauté nationale à l’étranger et des Affaires africaines s’exprimait devant la Réunion ministérielle du partenariat Afrique-République de Corée, et il n’était pas venu pour réciter des formules. Il était venu pour dire une vérité inconfortable, poser un diagnostic lucide et tracer, avec une certaine urgence, la direction à prendre. Il a mis en avant «l’engagement constant de l’Algérie à promouvoir, à dynamiser et à conférer davantage de substance au partenariat stratégique la liant à la République de Corée».
L’occasion avait d’abord une saveur particulière. Vingt ans. C’est l’anniversaire que célèbre cette année le partenariat stratégique entre Alger et Séoul, une relation que le ministre a tenu à qualifier avec soin. « L’Algérie est fière de son partenariat stratégique privilégié et singulier avec la République de Corée, un partenariat dont nous célébrons, cette année, le vingtième anniversaire », a-t-il déclaré. Le mot « singulier » n’est pas anodin. Il dit que cette relation n’entre dans aucune case, qu’elle n’est ni la copie d’un modèle imposé de l’extérieur ni le fruit d’une opportunité passagère. Elle a tenu, elle a grandi, et elle a surtout débordé de son cadre strictement bilatéral pour irriguer l’ensemble du continent africain.
C’est là que réside peut-être la spécificité la plus remarquable de ce partenariat. Attaf l’a expliqué sans ambiguïté : « Nous considérons notre partenariat bilatéral comme un levier du partenariat global Afrique-Corée, d’autant qu’il porte des projets qui dépassent le cadre strictement bilatéral pour revêtir une dimension continentale, à l’instar de l’important projet de création du Centre africain des technologies de l’information et de la communication et des technologies avancées. » En clair, ce que construisent ensemble l’Algérie et la Corée du Sud n’appartient pas qu’à eux deux. Cela appartient à l’Afrique.
Depuis le sommet historique de 2024, le ministre a choisi de résumer l’état du partenariat en deux mots : satisfaction et ambition. Une formule délibérément équilibrée, qui refuse autant l’euphorie que le désenchantement. « La satisfaction à l’égard des progrès tangibles réalisés dans la mise en œuvre des orientations et des engagements issus de ce sommet historique, et l’ambition de réaliser davantage d’acquis sur la voie du renforcement des différentes dimensions de notre partenariat », a-t-il précisé. La satisfaction reconnaît le chemin parcouru dans des domaines concrets — agriculture, infrastructures, industrie, numérique, innovation. L’ambition, elle, regarde devant, vers des révolutions qui sont déjà en marche et auxquelles l’Afrique ne peut plus se permettre d’arriver en retard.
Car c’est là que le ministre a frappé le plus juste, et avec le plus de force. L’Afrique, a-t-il averti, risque de reproduire un schéma douloureux et bien connu. « La priorité absolue à l’heure actuelle consiste à éviter que l’Afrique ne demeure en marge de ces révolutions, comme elle fut écartée, par le passé, de la révolution industrielle alors qu’elle était sous le joug de la colonisation, puis de la révolution de l’information alors qu’elle continuait de subir les conséquences de cette colonisation », a-t-il insisté. Ce rappel historique n’est pas un ornement rhétorique. Il transforme la coopération technologique en question de justice, de mémoire et de dignité. Rater la révolution de l’intelligence artificielle, de la robotique, des nanotechnologies ou des énergies renouvelables ne serait pas une malchance. Ce serait une faute collective, dont les générations futures porteraient le prix.
C’est pourquoi le partenariat Afrique-Corée, tel qu’Attaf le défend à Séoul, repose sur un principe dont il a salué la reconnaissance explicite : l’appropriation africaine. Ce sont les Africains qui définissent leurs priorités, leurs termes, leurs bénéfices. Une approche qui tranche avec les logiques de conditionnalité ou d’imposition qui ont longtemps caractérisé les relations entre l’Afrique et ses partenaires extérieurs. Le ministre a d’ailleurs noté avec satisfaction « la nette convergence constatée entre les objectifs et finalités du partenariat Afrique-Corée et les priorités de développement consacrées par l’Agenda continental 2063 », la feuille de route de l’Union africaine pour les décennies à venir.
Ce que défend Ahmed Attaf à Séoul, c’est finalement une vision : celle d’une Afrique qui ne subit plus les transformations du monde mais qui y participe, qui y contribue, qui en bénéficie. Vingt ans après la naissance d’un partenariat singulier, le message est clair. Ce train-là, l’Afrique ne le ratera pas. A.B



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