Il y a une forme d’ironie dans ce rendez-vous algérois. Gérald Darmanin, ministre français de la Justice, débarque lundi à Alger pour parler de coopération judiciaire entre deux pays liés depuis 1962 par un Protocole judiciaire censé garantir l’entraide entre leurs magistrats. Or, c’est précisément cette entraide qui est au cœur du problème : soixante-et-une commissions rogatoires transmises par l’Algérie à la France pour localiser et récupérer des fonds détournés par des proches de l’ancien régime sont restées, à ce jour, lettre morte. Aucune réponse, aucun retour, aucun gel de compte. Un silence systématique que les magistrats algériens dénoncent depuis des années et qui fait de cette visite, qualifiée d’« inédite » par la chancellerie française, un test grandeur nature de la sincérité du dialogue bilatéral.
Le contraste avec d’autres partenaires européens est saisissant et humiliant pour Paris. La Suisse, moins prompte aux grandes déclarations d’amitié franco-algérienne, a permis la récupération de 110 millions d’euros. L’Espagne, de son côté, a autorisé la restitution de biens immobiliers appartenant à l’homme d’affaires Ali Haddad, dont un hôtel à Barcelone. Pendant ce temps, les fonds placés sur des comptes français ou investis dans l’immobilier par des personnalités condamnées à Alger demeurent intacts sur le sol de la République française. Cette situation met en lumière une réalité que les discours diplomatiques peinent à masquer : la France est, pour nombre d’oligarques du monde en développement, un refuge commode où la richesse mal acquise peut dormir en paix. Pour Alger, cette différence de traitement pose une question simple : pourquoi Paris, qui affirme vouloir relancer la relation bilatérale, laisse-t-il ces dossiers dormir ?
Le cas de l’ancien ministre de l’Industrie Abdeslam Bouchouareb incarne à lui seul l’absurdité de cette situation. Condamné par la justice algérienne, sous le coup d’un mandat d’arrêt international, il réside paisiblement en France où les autorités judiciaires ont jusqu’ici refusé son extradition. Son nom devrait figurer parmi les sujets évoqués lors des discussions, même si aucune des deux parties n’a confirmé publiquement qu’il serait formellement inscrit à l’ordre du jour.
Ce qui distingue cette visite des habituelles escales protocolaires, c’est la composition particulièrement dense de la délégation française. Aux côtés de Darmanin figureront Laureline Peyrefitte, directrice des affaires criminelles et des grâces, Vanessa Perrée, procureure nationale anti-criminalité organisée, et Pascal Prache, procureur national financier. La chancellerie française a indiqué que « ces hauts magistrats rencontreront leurs homologues pour renouer le contact et faire avancer les dossiers en cours, au service de la sécurité et de la justice dans nos deux pays ». La présence simultanée de ces trois profils, criminalité organisée, finances publiques et grâces, dessine les contours d’un agenda bien plus large que la seule rhétorique de bonne volonté.
Car Paris vient aussi avec ses propres dossiers. La chancellerie française a explicitement mentionné le cas du journaliste Christophe Gleizes, condamné à sept ans de prison en Algérie pour « apologie du terrorisme » et incarcéré depuis près d’un an. Sa renonciation récente à son pourvoi en cassation pourrait ouvrir la voie à une demande de grâce présidentielle, faisant de son sort un élément de la négociation bilatérale. L’autre dossier sensible concerne un agent consulaire algérien détenu arbitrairement en France depuis plus d’un an dans le cadre de l’affaire Amir DZ, dont la détention provisoire a été prolongée en mars dernier.
Cette visite s’inscrit dans une séquence diplomatique qui traduit l’empressement de Paris à normaliser une relation gravement endommagée. Darmanin devient ainsi le troisième ministre français à faire le déplacement à Alger en quelques mois, après le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez et la ministre déléguée aux Armées Alice Rufo. Le président Emmanuel Macron avait lui-même déclaré espérer que ces échanges marquent « le début » d’une reprise des relations bilatérales. Côté algérien, la prudence reste de mise. La coopération judiciaire ne se mesure pas en visites ou en poignées de main, mais en mandats exécutés, en fonds restitués et en fugitifs extradés. Lundi soir, les délégations seront jugées sur ces résultats concrets, et sur eux seuls. A.B


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