Routes, rail, fibre optique et énergie : L’Algérie au cœur de l’intégration africaine

Chaque 25 mai, le continent africain célèbre sa propre fête. Mais cette année, à Alger, la date résonne autrement. L’Algérie ne se contente pas de célébrer : elle y commémore avec des chantiers ouverts, des dettes effacées, des accords signés et un mandat continental qui se termine en laissant des traces.
Sous l’impulsion du président de la République Abdelmadjid Tebboune, la diplomatie algérienne a opéré, depuis 2020, un virage décisif vers le sud — pas celui des discours, mais celui des kilomètres de route, des dorsales de fibre optique et des milliards de dollars injectés dans le tissu économique du continent. C’est ce modèle-là, discret mais concret, que l’Algérie propose aujourd’hui à l’Afrique : une coopération Sud-Sud qui se mesure en réalisations, non en promesses.

Les projets qui dessinent l’Afrique de demain

L’Algérie a choisi de parler avec ses chantiers. Le plus emblématique reste le Gazoduc transsaharien — le TSGP, pour Trans-Saharan Gas Pipeline — qui doit relier le Nigeria à l’Algérie en traversant le Niger sur près de 4 000 kilomètres. En février 2025, les trois pays ont signé à Alger des accords décisifs pour en accélérer la réalisation. Quelques mois plus tard, en février 2026, la rencontre algéro-nigérienne a officialisé le lancement du tronçon nigérien après le Ramadan, avec Sonatrach aux commandes du volet algérien déjà largement réalisé. Le Président Tebboune l’a qualifié lui-même d’« œuvre africaine majeure », et la Banque africaine de développement lui a emboîté le pas. Ce gazoduc n’est pas qu’un investissement énergétique : c’est la colonne vertébrale d’une intégration régionale qui manque encore de nerfs.
En parallèle, la route transsaharienne Alger-Lagos — 9 000 kilomètres reliant le Maghreb à l’Afrique de l’Ouest — approche de l’achèvement sur le tronçon algérien, avec en prime une dorsale transsaharienne à fibre optique de 4 500 kilomètres qui longe le même tracé. Six pays connectés, des régions enclavées raccordées au reste du continent. À l’ouest, la liaison routière Tindouf-Zouérate vers la Mauritanie complète le maillage, avec une ligne maritime qui double le corridor terrestre. Sur le plan ferroviaire, Tebboune a insisté sur la nécessité de relier les pays africains au bassin méditerranéen par le rail. La réception de la ligne Tindouf–Gara-Djebilet, en février dernier, en est une première illustration.
Tout cela ne sort pas du néant. Ces projets s’inscrivent dans le cadre du NEPAD — le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique — et l’Algérie en est l’un des porteurs les plus actifs. Lors de la 41e réunion du Comité d’orientation du NEPAD, Tebboune avait annoncé la création en 2024 de zones franches frontalières avec cinq pays : la Mauritanie, la Tunisie, la Libye, le Mali et le Niger. Des espaces économiques communs aux frontières, pensés pour fluidifier les échanges commerciaux, simplifier les procédures douanières et créer de l’activité là où le désert et la pauvreté alimentent l’instabilité. Ce n’est pas de la géopolitique abstraite. C’est du codéveloppement à hauteur d’homme.

La solidarité en chiffres

Il existe une façon algérienne de faire la coopération : sans tambour ni trompette, sans conditionnalités, sans levier de pression. C’est la formule qu’a employée le président Tebboune lui-même à l’ouverture de la quatrième édition du Salon du commerce intra-africain (IATF 2025), organisé à Alger en septembre dernier. Il a alors révélé que l’Algérie avait effacé la dette de quatorze pays africains pour un montant global de 1,5 milliard de dollars — « en silence et sans attendre de reconnaissance ». Ajouté à cela, l’annulation antérieure de dettes d’une valeur de 902 millions de dollars sur la période 2010-2014, portant le total des créances abandonnées à plus de 2,4 milliards de dollars envers le continent. Au G20 de novembre 2025, Tebboune a encore plaidé pour l’effacement de la dette des pays en développement, en rappelant que l’Algérie avait fait ce geste pour dix-huit pays africains au total. Ces chiffres ne figurent dans aucun communiqué de Bretton Woods. Ils existent pourtant.
L’Agence algérienne de coopération internationale pour la solidarité et le développement (AACID), créée en 2020 par décret présidentiel et dotée d’un milliard de dollars, est le bras opérationnel de cette politique. Elle intervient dans l’éducation, la santé et l’eau — autrement dit là où l’urgence est la plus criante au Sahel. Ses premiers projets ont ciblé le le Niger, avec la construction d’un lycée à Niamey et des missions médicales. Lors de l’IATF 2025, un fonds africain de financement des startups a été créé au sein de l’Agence. Elle a par ailleurs fourni plus de 25 000 doses de vaccins aux enfants réfugiés sahraouis et mené trois missions de transplantation rénale en Mauritanie. Ce n’est pas de la charité ; c’est de la solidarité structurée.
À cela s’ajoute la formation humaine, dimension souvent négligée dans les bilans de coopération. L’Algérie a formé 65 000 cadres africains en plusieurs décennies, dans ses universités et centres de formation. Elle octroie chaque année 8 000 bourses à de jeunes Africains dans des filières stratégiques : mathématiques, robotique, nanotechnologies, intelligence artificielle. Ses 101 établissements universitaires accueillent des étudiants de tout le continent. Tebboune a présenté cela comme une manière de garder les médecins algériens en Afrique plutôt que de les laisser partir vers l’Europe. L’idée mérite d’être retenue.

Entre médiation et souveraineté

L’Algérie ne fait pas que construire des routes. Elle gère aussi des crises, ce qui est autrement plus difficile. Son siège au Conseil de sécurité des Nations unies — le dernier mandat s’est achevé fin 2025 — a été entièrement consacré à la défense des intérêts africains : réforme du Conseil, décolonisation, conflits au Sahel, Gaza. Ce n’était pas une posture. C’était une continuité avec la tradition diplomatique algérienne, celle qui dit depuis 1962 que les solutions africaines aux problèmes africains ne sont pas une formule creuse mais un principe d’action.
La présidence du Mécanisme africain d’évaluation par les pairs (MAEP) entre 2024 et 2026 en est une illustration récente. L’Algérie a transmis ce mandat à l’Ouganda en février 2026, lors du 35e Forum des chefs d’État à Addis-Abeba, en laissant derrière elle un plan stratégique 2025-2028, l’adhésion de deux nouveaux membres — la République centrafricaine et la Somalie — et une contribution volontaire d’un million de dollars pour en financer le fonctionnement. Le professeur de sciences politiques Idriss Attia, consulté par l’APS, résume bien la situation : l’Algérie est devenue « le point de rencontres des pays souhaitant coordonner leurs positions » sur les grandes questions continentales.
Sur le plan sécuritaire, l’approche algérienne repose sur une conviction ancienne : on ne règle pas durablement le terrorisme par les armes seules. Il faut du développement. La route transsaharienne, le TSGP, les zones franches — tout cela est aussi une réponse à l’instabilité. C’est ce que Tebboune rappelle dans chaque discours : l’intégration économique est le meilleur barrage contre l’extrémisme. L’organisation à Oran, en 2025, de la 12e édition du séminaire de haut niveau sur la paix et la sécurité en Afrique — le Processus d’Oran — confirme que l’Algérie entend garder la main sur ce dossier. Elle a également tenu, la même année, la conférence internationale sur les crimes du colonialisme en Afrique, dont les conclusions ont été reprises dans la Déclaration d’Alger adoptée lors du 39e sommet de l’UA en février 2025.
La diplomatie énergétique complète le tableau. L’Algérie aspire à devenir le hub énergétique du continent, en interconnectant ses réseaux d’électricité avec ceux des pays voisins et en positionnant le TSGP comme colonne vertébrale du commerce gazier transfrontalier. Sonatrach, dont le tronçon algérien du gazoduc est en grande partie finalisé, est l’outil de cette ambition.
Reste une question que les observateurs posent rarement à voix haute : est-ce que tout cela suffit face aux défis réels du continent — gouvernance, sécurité alimentaire, changement climatique ? Probablement pas seul. Mais dans un contexte où les puissances étrangères multiplient les ingérences et où les institutions multilatérales peinent à financer l’infrastructure africaine, le modèle que propose l’Algérie est une option sérieuse. C’est ce modèle-là que l’Algérie porte à chaque Journée de l’Afrique : une vision adossée à une méthode et à des projets concrets. Salim Amokrane

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