L’Afrique parle, mais d’une seule voix ?

Le 25 mai ne ressemble à aucune autre date dans le calendrier africain. En 1963, à Addis-Abeba, les pères fondateurs de l’Organisation de l’unité africaine signaient l’acte de naissance d’un projet continental dont chaque génération hérite à la fois l’espoir et l’inachèvement. Soixante-trois ans plus tard, cette journée demeure un miroir inconfortable tendu à cinquante-cinq États membres qui, tout en célébrant leur unité, peinent encore à l’incarner. C’est précisément dans cet espace de tension entre le symbole et la réalité que Mahmoud Ali Youssouf, président de la Commission de l’Union africaine, a choisi de prendre la parole avec une franchise inhabituellement directe.

Dans sa déclaration publiée à l’occasion de la Journée mondiale de l’Afrique, il a qualifié cette commémoration de « jalon historique » continuant d’inspirer le continent dans sa quête « d’unité, de libération, de dignité et de développement ». Derrière la solennité du propos, le message adressé aux diplomates africains en poste à travers le monde est d’une limpidité rare. Il les exhorte à poursuivre leurs efforts pour « renforcer la voix collective du continent et défendre ses priorités communes ». Ce que dit Ali Youssouf en filigrane, sans le formuler crûment, c’est que cette voix collective reste fragile, dispersée, souvent inaudible là où elle devrait résonner avec force.

L’Algérie connaît mieux que quiconque le prix de cette cohérence continentale. Depuis son indépendance arrachée en 1962 au terme d’une guerre de libération qui a bouleversé l’ordre colonial mondial, Alger a fait de la solidarité africaine un pilier intangible de sa doctrine diplomatique. Elle fut parmi les premières à soutenir les mouvements de libération à travers le continent, à abriter leurs représentations, à porter leurs causes dans les enceintes internationales. Aujourd’hui encore, l’Algérie joue un rôle de médiateur actif dans les crises sahéliennes et continue d’affirmer, au sein des instances continentales, que l’Afrique ne saurait se permettre le luxe de la division. Ce positionnement n’est pas rhétorique. Il procède d’une lecture lucide du monde, un continent fragmenté est un continent vulnérable.

C’est exactement ce que traduit, avec prudence, la déclaration d’Ali Youssouf lorsqu’il reconnaît que « la voix africaine » a « continué à consolider sa présence sur la scène internationale au cours de l’année écoulée ». La formulation mesurée dit autant ce qui progresse que ce qui reste à construire. Le dossier le plus concret mentionné est celui de la réforme du Conseil de sécurité des Nations unies. Le président de la Commission a réitéré l’appel africain à corriger « l’injustice historique de longue date » que constitue l’absence de siège permanent africain au sein de l’instance la plus décisionnelle du système onusien. Cette revendication, inscrite depuis 2005 dans le Consensus d’Ezulwini, n’est pas nouvelle. Mais elle acquiert une acuité particulière dans un monde en recomposition, où les BRICS élargis bousculent les équilibres établis, où la diplomatie du Sud global gagne en cohérence, et où les crises en Ukraine et à Gaza ont révélé brutalement les limites d’un multilatéralisme à géométrie variable, prompt à invoquer le droit international selon ses intérêts propres.

L’Algérie, qui a activement soutenu l’adhésion de l’Union africaine au G20 et plaidé pour une représentation plus juste du Sud global dans les institutions de Bretton Woods, incarne cette exigence de réforme avec une continuité que peu de capitales africaines peuvent revendiquer au même degré. Alger a compris, depuis longtemps, que la crédibilité d’un continent se construit dans la durée, par l’accumulation de positions cohérentes, et non dans l’opportunisme des conjonctures.

Ali Youssouf a également évoqué les réformes internes de l’UA, confirmant que l’organisation poursuit la mise en œuvre de transformations institutionnelles visant à bâtir « une organisation plus forte, plus efficace et davantage en phase avec les aspirations des peuples du continent ». La référence explicite aux peuples, et non aux gouvernements, n’est pas anodine. Elle renvoie à une tension ancienne au cœur de l’institution, dont les décisions ont longtemps été perçues comme lointaines des réalités quotidiennes de populations bien plus préoccupées par le chômage, la sécurité alimentaire et l’accès aux soins que par les grands discours panafricains.

Le 25 mai reste une date à laquelle l’Afrique prend la mesure du chemin parcouru et de celui qui reste. Les mots d’Ali Youssouf ne suffiront pas à trancher les divisions qui traversent le continent, ni à faire taire les agendas divergents qui fracturent trop souvent la solidarité africaine au moment précis où elle serait la plus nécessaire. Mais rappeler avec insistance que l’unité est une condition de l’influence, c’est déjà poser la question que beaucoup de capitales préfèrent esquiver. L’Algérie, elle, ne l’a jamais esquivée. A.B

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