Rapport annuel de la BAD : L’Algérie, colonne vertébrale de l’Afrique

À Brazzaville, où se tenaient les assemblées annuelles de la Banque africaine de développement, le continent africain s’est penché sur ses propres ambitions avec une gravité particulière. Dans les couloirs feutrés de cette institution panafricaine, un nom revenait avec insistance, porté par les chiffres, les cartes et les projets : l’Algérie. Non pas comme un invité parmi d’autres, mais comme ce que Abdoulkader Dileita, responsable du bureau pays du Groupe de la BAD pour l’Algérie, n’a pas hésité à appeler « le pivot naturel de l’intégration africaine ». Une formule qui, dans la bouche d’un banquier de développement habitué à peser ses mots, prend une résonance particulière.

Le TSGP : bien plus qu’un corridor gazier

Au cœur des discussions, un projet concentre l’essentiel des espoirs et des enjeux : le gazoduc transsaharien, connu sous son acronyme TSGP. Quatre mille cent trente kilomètres de pipes appelés à traverser le Niger pour relier les immenses réserves gazières du Nigeria aux réseaux de distribution algériens, avant d’alimenter l’Europe. Une capacité annoncée de trente milliards de mètres cubes. Un ouvrage titanesque qui n’est pas seulement une affaire d’ingénierie ou d’hydrocarbures, mais un projet de civilisation continentale. Dileita l’a dit avec une netteté qui tranche avec la langue de bois habituelle des institutions financières : la BAD « salue cette initiative hautement intégratrice, porteuse d’un fort potentiel régional ». Et la Banque ne compte pas rester spectatrice. Elle est prête, a-t-il assuré, à accompagner ce chantier d’envergure, « soit directement, soit en fédérant d’autres partenaires financiers autour de ces initiatives stratégiques ».

Ce que le TSGP dessine, au fond, c’est bien plus qu’un corridor gazier. Conçu comme un véritable corridor économique, il pourrait, selon le responsable de la BAD, « renforcer la coopération entre les pays traversés, stimuler le développement industriel et énergétique des régions concernées et améliorer l’accès à l’énergie au profit des populations locales ». Dans un Sahel ravagé par des décennies de sous-investissement, d’instabilité et de désespoir, cette perspective n’est pas rhétorique. Dileita l’a formulé avec une conviction presque militante : « la réponse durable aux crises sahéliennes est le développement ». La connexion des territoires, l’intégration des économies, la création d’opportunités économiques — voilà les seuls remparts durables contre l’extrémisme et la déstabilisation. Et dans cette architecture de développement, l’Algérie occupe, selon lui, « une position centrale » que ni sa géographie ni son histoire ne permettent de contester.

Trois projets pour transformer l’Afrique

Le président Abdelmadjid Tebboune a d’ailleurs élevé le TSGP au rang de « maillon stratégique de la coopération continentale », l’inscrivant dans une trilogie de projets structurants qui dit tout de l’ambition algérienne pour l’Afrique : le gazoduc transsaharien, bien sûr, mais aussi la Route de l’unité africaine et la dorsale transsaharienne à fibre optique. Trois projets, trois dimensions — énergie, mobilité, numérique — qui forment ensemble l’ossature d’une intégration africaine que l’on a trop longtemps laissée à l’état de vœu pieux. Alger, dans ce schéma, n’est pas simplement un pays riverain bénéficiant d’un transit. Elle est la plaque tournante, le nœud à partir duquel tout s’articule entre la Méditerranée, le Maghreb, le Sahel et l’Afrique subsaharienne. Ce « pont naturel », comme l’a désigné Dileita, n’est pas une métaphore. C’est une réalité géographique et diplomatique que les faits fondent et que les chiffres confirment.

L’Algérie, acteur financier incontournable de l’Afrique

Ces chiffres, justement, méritent d’être rappelés. L’Algérie est le troisième actionnaire africain de la BAD. Elle a mobilisé plus de vingt-six milliards de dollars au titre de la coopération avec ses partenaires africains, annulé la dette de dix-huit pays du continent et contribué régulièrement au Fonds africain de développement. Sa participation de quinze millions de dollars au FAD a d’ailleurs été saluée personnellement par le président du Groupe de la BAD, Sidi Ould Tah. L’Agence algérienne de coopération internationale pour la solidarité et le développement finance des projets à travers le continent selon une doctrine que Dileita a pris soin de définir : « le respect des priorités souveraines des pays africains, la promotion de projets structurants et le renforcement de la souveraineté des nations ». Dans un continent où trop de coopérations ont ressemblé à des tutelles déguisées, cette approche résonne différemment.

Alger-Tamanrasset : l’épine dorsale du continent

À Brazzaville, un autre projet algérien a retenu l’attention avec une insistance particulière. Marie-Laure Akin-Olugbade, vice-présidente principale de la BAD, a qualifié la ligne ferroviaire Alger-Tamanrasset de l’une des infrastructures « les plus transformatrices » en Afrique. La contribution de la Banque au financement du premier tronçon, reliant Laghouat à Ghardaïa puis à El-Ménia, constitue « le plus grand projet de la Banque en Algérie ». Et la vice-présidente n’a pas mâché ses mots pour en souligner la portée continentale : « Parmi nos interventions très transformatrices figure le projet ferroviaire algérien, qui représente essentiellement la voie transsaharienne. » Desservant les wilayas d’Alger, Laghouat, Ghardaïa, El-Ménia, In Salah et Tamanrasset, cette ligne dont la mise en service est prévue fin 2028 est bien plus qu’une infrastructure nationale. Le président Tebboune l’a lui-même qualifiée de « nouveau pari du siècle, qui n’est pas de moindre importance que le projet de Gara-Djebilet ». C’est un corridor qui, en connectant physiquement le nord et le sud du pays, relie aussi l’Afrique méditerranéenne à l’Afrique subsaharienne, offrant à la Zone de libre-échange continentale africaine — la Zlecaf — les artères sans lesquelles elle resterait une construction juridique sans corps.

Une économie en mutation : au-delà des hydrocarbures

Le tableau économique d’ensemble que dresse la BAD sur l’Algérie vient compléter cette perspective avec des données qui tranchent avec les discours convenus sur la dépendance aux hydrocarbures. Dans ses Perspectives économiques en Afrique 2026, l’institution prévoit une croissance du PIB réel algérien de 4,1 % en 2026, nettement supérieure aux précédentes prévisions de 3,4 %, et de 4,2 % en 2027. Une dynamique soutenue par les investissements publics, le développement des secteurs hors hydrocarbures, une forte production manufacturière et agricole, ainsi que par l’investissement et la consommation des ménages. L’inflation, qui atteignait 4,4 % en 2024, est tombée à 1,7 % en 2025, témoignant d’une stabilisation macroéconomique réelle. L’indice de développement humain place par ailleurs l’Algérie parmi les pays les plus développés du continent africain. Ces chiffres convergent avec les prévisions de la loi de finances 2026, ce qui dit quelque chose de la solidité d’une trajectoire désormais partagée entre les autorités algériennes et les grandes institutions continentales.

Énergies renouvelables et sécurité alimentaire : des atouts continentaux

Dileita a encore souligné un potentiel souvent sous-estimé : celui de l’Algérie dans les énergies renouvelables, avec « l’un des plus importants gisements solaires au monde », et dans la sécurité alimentaire du continent, grâce à ses capacités de production d’engrais phosphatés et azotés, présentés comme « une alternative africaine crédible » face aux perturbations des approvisionnements internationaux. Il a également mis en avant le savoir-faire algérien dans le développement agricole en zones sahariennes, estimant que cette expérience de mise en valeur du désert constitue « un modèle à fort potentiel pour le continent africain », notamment dans le contexte des changements climatiques.

Une convergence de vision pour l’Afrique

Ce que Brazzaville a donc confirmé, avec une clarté qui dépasse les discours de circonstance, c’est qu’il existe désormais une convergence de vision entre l’Algérie et la BAD sur ce que doit être le développement africain : structurant, souverain, connecté et durable. Le partenariat entre les deux institutions, a précisé Dileita, dépasse « le cadre d’une simple relation financière pour reposer avant tout sur une relation de confiance édifiée dans la durée ». L’Algérie, « pays africain pleinement engagé dans le continent, puissance méditerranéenne et trait d’union naturel entre l’Afrique subsaharienne et l’Europe », représente selon lui « une chance historique pour le continent ». Ce n’est pas là de la flatterie diplomatique. C’est le constat froid d’une institution qui lit l’Afrique à travers ses bilans, ses projections et ses infrastructures. Et dans cette lecture, l’Algérie occupe une place que personne, à Brazzaville, ne songeait à contester. R.E

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