Alger-Paris : une journée pour tourner la page

La diplomatie franco-algérienne a connu lundi une journée charnière, rythmée par des rencontres au sommet censées débloquer des dossiers judiciaires qui empoisonnent les relations bilatérales depuis des années. De l’interview matinale de l’ambassadeur français à l’audience présidentielle en fin de parcours, c’est tout un édifice de coopération judiciaire que Paris et Alger tentent de reconstruire.

Tout commence en réalité en amont, lorsque l’ambassadeur de France en Algérie, Stéphane Romatet, accorde un entretien à la chaîne de télévision algérienne « AL24 News » en marge de la Journée internationale du vivre ensemble. Dans ses propos, le diplomate français pose clairement les enjeux de la visite imminente du garde des Sceaux français, Gérald Darmanin. Après des années de blocage, affirme-t-il, la coopération entre l’Algérie et la France sur le dossier des biens mal acquis et celui relatif à l’extradition d’ex-responsables recherchés par la justice algérienne « connaîtra prochainement une nouvelle dynamique ». Romatet détaille sans détour l’agenda qui attend son ministre. « Evidemment, le dossier des biens mal acquis, le dossier des extraditions et le dossier de la criminalité organisée seront au cœur des entretiens entre les deux ministres et entre les magistrats spécialisés », déclare-t-il. Affichant désormais une volonté assumée de Paris de coopérer avec Alger sur ces questions brûlantes, l’ambassadeur précise que « le ministre de la Justice vient avec le procureur général financier, avec la procureure générale chargée de la criminalité organisée, justement pour avoir des discussions de justice à justice, pour avancer sur le dossier des biens mal acquis ». Puis il ajoute, dans un aveu rare de la part d’un diplomate français, « C’est un dossier fondamental pour l’Algérie, nous en connaissons la sensibilité ».

Selon l’ambassadeur, les dossiers judiciaires intéressant les deux pays sont « très importants, très sensibles, très complexes et très nombreux ». Une formulation diplomatique qui masque à peine les sujets explosifs sur la table. Car derrière le langage protocolaire se cachent des dossiers hautement sensibles qui empoisonnent les relations entre les deux pays depuis des années. Il rappelle que le président Emmanuel Macron a souhaité que son garde des Sceaux « vienne très vite en Algérie, une semaine après la visite de la ministre déléguée aux Armées ». Cette cadence soutenue témoigne d’une volonté politique claire de tourner la page des tensions. « Il vient avec une très importante délégation de magistrats pour avancer. Nous espérons vraiment beaucoup de cette visite », confie Romatet. Les discussions porteront également sur « la lutte contre le narcotrafic qui est un sujet majeur et pour la France et pour l’Algérie ».

Au-delà du judiciaire, l’ambassadeur annonce la relance immédiate des travaux de la Commission mixte des historiens, ce chantier mémoriel si sensible. « Le président Macron a décidé que la Commission mixte des historiens reprendrait, sans délai, ses travaux, pour qu’ensemble, nous avançons sur ce chantier de la mémoire qui est si important pour l’Algérie », indique-t-il à AL24 News. Il évoque « une démarche de mémoire qui consiste aussi à regarder la vérité de l’histoire, dans ce qu’elle a de plus difficile, de plus tragique », citant la commémoration de Sétif du 8 mai comme illustration.

La Commission se penchera sur « l’accès aux archives, la numérisation, les programmes d’échange entre historiens, scientifiques, mais aussi sur la question des restitutions », précise le diplomate, qui souhaite que la prochaine réunion se tienne « dans les quelques jours, sinon dans les quelques semaines à venir ». Évoquant la détente entre les deux pays, Stéphane Romatet met en avant « un désir des deux chefs d’État, du président Macron et du président Tebboune, d’accélérer la reprise du dialogue, en confiance, en partenariat, et dans le respect entre nos deux pays ». Il salue par ailleurs « l’écho extraordinaire » et l’esprit de « concorde » ayant entouré la récente visite du Pape Leon XIV en Algérie.

La visite proprement dite commence lundi matin au siège du ministère de la Justice, où le garde des Sceaux algérien, Lotfi Boudjemaa, reçoit son homologue français Gérald Darmanin et la délégation l’accompagnant, indique un communiqué du ministère algérien. « La rencontre s’est déroulée en présence de cadres des ministères de la Justice et des Affaires étrangères », précise la même source.

À cette occasion, « une séance d’entretiens bilatéraux s’est tenue en présence des membres des délégations des deux pays, au cours de laquelle les deux parties ont examiné l’état de la coopération bilatérale entre les ministères de la Justice des deux pays dans les domaines juridique et judiciaire, ainsi que les voies et moyens de la consolider davantage », selon le communiqué. Cette rencontre ministérielle « sera suivie, dans l’après-midi, d’une séance de travail regroupant les magistrats accompagnant le ministre français et leurs homologues algériens, en vue d’examiner les dossiers bilatéraux liés à la coopération judiciaire », précise encore le texte officiel.

Le point d’orgue de cette visite intervient lorsque le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, reçoit le garde des Sceaux français, accompagné de l’ambassadeur Stéphane Romatet. L’audience réunit du beau monde algérien, Ibrahim Merad, ministre d’État chargé de l’Inspection générale des services de l’État et des collectivités locales, Ahmed Attaf, ministre d’État et chef de la diplomatie algérienne, Lotfi Boudjemaa, ministre de la Justice et garde des Sceaux, ainsi qu’Ammar Abba, conseiller présidentiel chargé des affaires diplomatiques. Cette composition témoigne de l’importance stratégique accordée par Alger à cette visite qui, après des années de gel, pourrait bien marquer le début d’une nouvelle ère dans la coopération judiciaire franco-algérienne. A.B

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