France-Algérie : Ségolène Royal dénonce «des années d’aveuglement»

Il aura fallu deux ans de crise, des milliards en partenariats gelés, des visas refusés par dizaines de milliers et une succession de déclarations blessantes pour que la France officielle admette, enfin, qu’«il faut coopérer» avec l’Algérie. L’aveu ne vient pas d’un ministre en exercice. Il vient de Ségolène Royal — et il est formulé sans ménagement : «des années d’aveuglement qui ont coûté cher».
La présidente de l’Association France-Algérie a réagi publiquement à la visite du ministre français de la Justice, Gérald Darmanin, à Alger — étape récente et symbolique du dégel entre les deux pays. Son message publié sur X ne ressemble pas à un satisfecit. C’est un acte d’accusation contre sa propre classe dirigeante. Le gouvernement français «reconnaît enfin, après des années d’aveuglement qui ont coûté cher à notre coopération sécuritaire ainsi qu’à nos partenariats économiques et énergétiques, que l’Algérie est un grand pays voisin et qu’il faut coopérer», écrit-elle. Elle ajoute, cinglante, retrouver dans le discours officiel actuel «mot pour mot» ce qu’elle déclarait ces derniers mois «sous le feu de critiques méprisantes». L’Algérie n’a pas changé de position. Elle n’a fait aucune concession sous pression. C’est Paris qui a revu sa copie, acculé par l’évidence : on ne traite pas impunément en quantité négligeable un pays de 46 millions d’habitants, premier fournisseur de gaz de la région, acteur incontournable du Sahel et de la Méditerranée.
Ce que Royal nomme «aveuglement», c’est une politique qui a pris corps progressivement, jusqu’à atteindre son point de rupture. Emmanuel Macron avait lui-même instruit, en août 2025, le Premier ministre de l’époque François Bayrou de «durcir le ton» avec Alger. Bruno Retailleau, alors ministre de l’Intérieur, s’était illustré par des déclarations d’une hostilité assumée envers l’Algérie et les Algériens. Des restrictions drastiques sur les visas avaient été imposées — mesure qui a touché en premier lieu les familles, les étudiants, les malades. Royal résume cette séquence d’une phrase : Paris a «tout bloqué par des comportements et déclarations vexatoires envers l’Algérie». La même Royal dit avoir refusé de suivre cette ligne. Élue à la tête de l’Association France-Algérie en décembre 2025, elle a effectué deux voyages à Alger en trois mois — fin janvier puis fin avril 2026 — et revendique d’avoir «ouvert la voie dès le mois de janvier, en rétablissant le contact avec le président Tebboune». Elle affirme avoir abordé les dossiers sensibles : biens spoliés, archives à restituer, extraditions, situation de l’agent consulaire algérien détenu en France, OQTF. Elle attribue également une part du retournement à la visite du pape Léon XIV à Alger, en avril, qui selon elle «a beaucoup ouvert les yeux embués par des postures absurdes».
Le mot «postures» revient. Il dit l’essentiel. La politique française vis-à-vis de l’Algérie a longtemps été dictée par des considérations de politique intérieure — satisfaire un électorat sensible aux questions migratoires, répondre aux surenchères de la droite et de l’extrême droite — plutôt que par une lecture lucide des intérêts nationaux français. Le résultat : deux ans de relations abîmées, des contrats perdus, une influence régionale affaiblie, et au bout du compte un retour à la table que Paris aurait pu ne jamais quitter.
Car le paradoxe est là. Ceux qui, en France, accusent aujourd’hui Macron de «se coucher» devant Alger — Retailleau en tête, relayé par le Rassemblement national — sont précisément ceux qui ont poussé à la rupture. Leur «fermeté» a produit l’isolement français. Elle n’a rien obtenu d’Alger. Royal leur répond indirectement en tirant une leçon plus large : «La dégradation des relations avec de nombreux pays d’Afrique, qui a conduit partout au remplacement de la France, aurait pu être évitée, car elle est le résultat du même type de comportement condescendant.» Salim Amokrane

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