Sous le soleil d’Adrar, trois ministres ont planté jeudi la première pioche dans le sol saharien. Le geste était simple. Ce qu’il engage ne l’est pas : 4.327 kilomètres de tuyauterie reliant les champs gaziers du delta du Niger aux côtes méditerranéennes de l’Algérie, pour alimenter des millions de foyers européens. Le Gazoduc transsaharien — le TSGP — est passé de l’état de projet à celui de chantier. Et la presse internationale, de Bloomberg à Xinhua en passant par Sputnik et Anadolu, en a pris acte avec une attention qu’on ne réserve pas aux inaugurations ordinaires.
La cérémonie s’est tenue à Aoulef, wilaya d’Adrar. Mohamed Arkab, ministre d’État aux Hydrocarbures, y représentait l’Algérie. À ses côtés, Ekperikpe Ekpo, son homologue nigérian chargé des Ressources pétrolières, et Hamadou Tini, ministre du Pétrole du Niger. Autour d’eux : le PDG de Sonatrach Nour Eddine Daoudi, les responsables de la NNPC et de la Sonidep, le wali d’Adrar et des experts des trois pays. La veille, à Alger, la 5e réunion ministérielle du Comité de pilotage avait validé le rapport final de l’étude de faisabilité actualisée, conduite par le cabinet britannique Penspen. Huit volets couverts : marchés gaziers, corridor technique, évaluation environnementale, coûts, rentabilité, planification, cadre législatif, analyse des risques. Le feu vert était donné. Le lendemain matin, les pelleteuses entraient en scène.
Le projet n’est plus dans les tiroirs. Il y a été enfermé trop longtemps — relancé une première fois en 2002 sous l’égide du NEPAD, signé, renégocié, reposé, ressuscité en février 2022 avec une déclaration trilatérale, puis confirmé en juillet de la même année. Quatre ans pour passer du traité au terrassement. Le tronçon nigérien, lui, est attendu pour début 2027, selon les déclarations de Tini à Aoulef.
Un chantier aux chiffres vertigineux
Le tracé total atteint 4.327 km, répartis entre 1.185 km au Nigeria, 720 km au Niger et 2.422 km en Algérie — plus de la moitié du tube sur territoire algérien. Vingt et une stations de compression seront construites : six au Nigeria, quatre au Niger, onze en Algérie. Diamètre fixé à 48 pouces. Capacité visée : entre 20 et 30 milliards de mètres cubes de gaz naturel par an, sur trente ans d’exploitation.
Le point de départ est le terminal de Qua Iboe, dans le delta du Niger. À l’arrivée, côté algérien : Beni Saf ou El Kala, sur la Méditerranée. Entre les deux, le gaz remontera vers Hassi R’Mel — le hub gazier national — avant de filer vers les infrastructures d’export existantes, notamment les gazoducs sous-marins vers l’Italie et l’Espagne.
Arkab l’a précisé à Aoulef : le tronçon algérien ne fera pas que transporter du gaz nigérian. Il valorisera aussi des quantités produites localement, notamment à partir du bassin d’Ahnet, dont les réserves sont jugées prometteuses. Le TSGP est autant un outil de valorisation des ressources algériennes qu’un couloir de transit.
La presse internationale a d’ailleurs pris la mesure de l’évènement. Bloomberg a mis l’accent sur la sécurité énergétique européenne : pour l’agence américaine, le lancement confirme l’Algérie comme corridor principal du gaz africain vers le Vieux Continent. L’agence Nova, italienne, a souligné la connexion aux infrastructures méditerranéennes existantes — les gazoducs Transmed et Medgaz qui relient déjà l’Algérie à l’Italie et à l’Espagne. Xinhua a qualifié l’étape d’« avancée significative pour l’un des plus grands projets d’infrastructures énergétiques en Afrique ». Sputnik a retenu que le TSGP « franchit une étape décisive ». L’agence vietnamienne VNA l’a replacé dans le cadre du NEPAD et de la ZLECAf. Anadolu a inscrit le gazoduc dans la vision présidentielle de Tebboune pour la coopération africaine.
La convergence est frappante. Des rédactions aux intérêts géopolitiques aussi différents que celles de Washington, Rome, Pékin, Moscou, Hanoï et Ankara regardent la même chose — et elles regardent toutes vers Alger.
L’Algérie, plateforme de transit
C’est là que l’analyse géoéconomique doit entrer. Le TSGP ne se réduit pas à un tuyau plus long. Il matérialise une requalification du rôle algérien dans l’architecture énergétique mondiale.
Depuis les années 1970, l’Algérie exporte du gaz vers l’Europe via le Transmed, le Medgaz et le GME. Ce réseau est rodé mais limité aux volumes propres. Ce que le TSGP ajoute, c’est une source entièrement nouvelle : le Nigeria est le premier producteur de gaz d’Afrique, avec des réserves estimées à plus de 5.700 milliards de mètres cubes, dont une large part est aujourd’hui brûlée à la torche faute d’infrastructure d’export. Le TSGP est le conduit qui transformerait cette ressource dilapidée en recette exportable.
Pour l’Europe, l’équation est directement lisible depuis 2022. La rupture avec le gaz russe a contraint les gouvernements européens à diversifier en urgence — GNL américain, qatari, volumes supplémentaires algériens. L’Algérie a répondu en accélérant sa production et en signant de nouveaux contrats avec l’Italie notamment. Le TSGP lui permettrait d’aller plus loin : ne plus seulement livrer son propre gaz, mais du gaz nigérian acheminé par ses soins à travers ses propres infrastructures. Ce passage du statut de fournisseur à celui de plateforme de transit est un changement de nature, pas de degré. Dans la terminologie des analystes en géopolitique de l’énergie, on parle de hub gazier régional. C’est ce statut qu’Alger est en train de consolider, pipeline par pipeline.
Rashid Ali Abdallah, directeur exécutif de la Commission africaine de l’énergie (AFREC), basée à Alger, a confirmé que le projet ouvre aussi la voie à d’autres raccordements africains dans l’esprit de la ZLECAF. Le gazoduc ne connecte pas que trois pays — il dessine une architecture d’intégration dont les contours dépassent le tracé initial. Samira Ghrib


+ There are no comments
Add yours