Mondial 2026 : La plus grande fête du football s’ouvre à l’ombre de Trump

L’Estadio Azteca gronde pour la troisième fois de son histoire sous les couleurs d’un Mondial, après Pelé en 1970 et Maradona en 1986. La plus grande Coupe du monde jamais organisée commence ce jeudi soir. Elle devait n’être que fête planétaire. Elle arrive lesté d’un scandale politique que le monde du football, dans sa grande majorité, s’obstine à feindre de ne pas voir.

Les chiffres d’abord, parce qu’ils sont vertigineux. 48 équipes, 104 matchs, 16 villes hôtes réparties sur trois pays, sept millions de billets mis en vente, et une demande lors de la phase de tirage au sort qui a atteint 150 millions de demandes enregistrées, trente fois l’offre disponible. Le tournoi passe pour la première fois à 48 sélections, avec l’apparition inédite d’un tour de seizièmes de finale. La dotation financière explose à 727 millions de dollars, avec quelque 50 millions promis au vainqueur. L’Estadio Azteca, rebaptisé stade Banorte pour des raisons de sponsoring, devient la première enceinte à recevoir trois Coupes du monde. Lionel Messi, Cristiano Ronaldo et le gardien mexicain Guillermo Ochoa disputent leur sixième Mondial, une première dans l’histoire de ce sport. Au total, 1 248 joueurs fouleront les pelouses, dont 891 qui n’ont jamais connu ce tournoi. Les superlatifs s’accumulent, et la FIFA ne s’en prive pas.
Ce Mondial est aussi le plus cher jamais organisé. Derrière les communiqués rassurants de l’instance dirigeante sur des billets « accessibles », la réalité de la billetterie dit autre chose, la moyenne constatée pour un match de poule tourne autour de 700 dollars, et une place pour la finale a franchi les 10 000 dollars sur le portail officiel, grâce à un mécanisme de tarification dynamique utilisé pour la première fois dans l’histoire de la compétition. Le football des familles et des supporters de quartier a, lui, été prié de regarder depuis chez lui. Ce détail-là n’a guère suscité d’indignation non plus.
Pendant ce temps, devant le stade Azteca, les images qui circulent depuis mardi ne ressemblent pas à celles d’une fête. Des milliers d’enseignants mexicains en grève ont bloqué le principal accès à l’enceinte et des appels sont lancés à manifester lors du match d’ouverture lui-même. La présidente Claudia Sheinbaum a qualifié ces protestations de « provocation » tout en excluant tout recours à la force. Le symbole est là, complet. Le plus grand événement sportif de la planète s’ouvre dans un pays où les tensions sociales ont trouvé, dans ce Mondial, une caisse de résonance inespérée.
Mais les manifestants mexicains, au moins, protestent contre leur propre gouvernement. Ce qui se passe aux frontières américaines est d’une autre nature.

Un arbitre refoulé, des fouilles humiliantes

Le 6 juin, un homme atterrit à Miami en provenance d’Istanbul. Il s’appelle Omar Abdulkadir Artan, il a 34 ans, il est somalien. Il avait été désigné par la FIFA parmi les 52 officiels retenus pour ce Mondial. Son visa était, selon les autorités somaliennes, en règle. Il a été refoulé à sa descente d’avion. La FIFA a confirmé lundi 8 juin qu’il ne pourrait « ni s’entraîner ni officier » lors de la compétition. « Je suis très, très déçu, a-t-il confié au New York Times depuis Istanbul où il a été renvoyé. Je ne suis qu’un arbitre qui tentait de vivre son rêve, le plus grand rêve de ma vie. » Artan était le meilleur arbitre africain de l’année 2025 selon la CAF. Il était le seul Somalien parmi les six officiels africains sélectionnés.
La Somalie figure parmi les pays dont les ressortissants sont frappés par les interdictions de voyage imposées par l’administration Trump. Le président américain avait qualifié de manière insultante et injustifiée ce pays, fin novembre, de « pays pourri ». Andrew Giuliani, responsable de la Maison Blanche pour l’organisation du Mondial, s’est borné à déclarer qu’il y avait « de bonnes raisons » à ce refoulement, sans en préciser aucune. La FIFA, elle, a sorti un communiqué d’une froideur bureaucratique, « La FIFA n’intervient pas dans les procédures d’immigration du pays hôte, y compris dans l’octroi des visas. » L’instance qui dirige le football mondial a donc abandonné son propre arbitre sur le tarmac d’un aéroport américain. Sans protester. Sans même formuler un regret public.
Ce n’est pas un accident isolé. L’Iran a dénoncé un « traitement discriminatoire » après le refus de visas à 15 membres de l’encadrement de son équipe nationale, dont le président de la fédération Mehdi Taj. Les joueurs, eux, ont reçu leurs visas. Trump avait assuré en mars à Infantino que l’Iran serait « le bienvenu », mais le staff technique partiel a dû rester à la porte. L’équipe entrera et sortira du territoire américain les jours de match seulement, comme des saisonniers. Téhéran avait déjà boycotté le tirage au sort en décembre 2025, en qualifiant la décision américaine de « purement politique ». Des fouilles humiliantes ont également été imposées aux délégations du Sénégal et de l’Ouzbékistan à leur arrivée. Le football planétaire, dans toute sa diversité humaine, arrive aux États-Unis sous l’œil d’une administration qui trie ses invités selon leur nationalité et les ressortissants de pays qu’elle a décidé de considérer comme suspects.

Un silence assourdissant !

Ce qui frappe dans tout cela, c’est le bruit que ça ne fait pas.
En 2022, avant le Mondial du Qatar, la presse européenne et occidentale avait réservé des mois d’indignation à la décision de l’émirat d’interdire les drapeaux LGBT dans les stades. Des fédérations nationales avaient pris position. Des joueurs avaient parlé. Des chroniqueurs avaient rempli des colonnes entières sur ce que cela signifiait pour le football et pour l’humanité. Le Mondial qatari avait été précédé d’un procès moral retentissant, d’une mobilisation sans précédent dans les médias occidentaux. Certains avaient menacé de boycott. D’autres avaient porté des brassards arc-en-ciel.
Aujourd’hui, un arbitre africain désigné officiellement par la FIFA est refoulé aux États-Unis en raison de sa nationalité somalienne. Quinze membres du staff d’une équipe qualifiée sont empêchés d’exercer leur fonction. Des délégations africaines sont fouillées à l’arrivée sur le sol américain. Le tout se déroule sans que les grandes fédérations européennes, sans que les capitaines habituellement prompts aux déclarations de principe, sans que les chroniqueurs si habiles à détecter l’intolérance chez les autres, n’élèvent véritablement la voix.

Ingérence politique

C’est clair, la FIFA a décidé de laisser faire la politique de Donald Trump. La raison ? le poids économique de l’évènement, l’argent qui justifie le silence de la FIFA qui n’ose plus défendre les intérêts du football, des nations, des joueurs et des supporters. Une chercheuse de l’Université de Lausanne spécialisée en géopolitique du sport a, de son côté, déclaré à la RTBF belge qu’il est difficile de trouver dans l’histoire récente un précédent à ce niveau d’ingérence politique, « On a l’impression que la FIFA ne suit pas ses propres règles. »
Ce silence-là n’est pas neutre. Il dit quelque chose sur l’ordre du monde tel qu’il est, et sur les règles qui s’appliquent aux uns et pas aux autres. Ce n’est pas une question de morale abstraite, c’est un fait documenté, visible, que personne ne conteste et que beaucoup préfèrent ne pas voir. Moncef Dahleb

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