L’Algérie lance sa plus grande offensive commerciale : 35 cargaisons, 19 pays, un seul jour

Il y a des journées qui ressemblent à des manifestes. Samedi, depuis Tizi-Ouzou, le ministre du Commerce extérieur et de la Promotion des exportations Kamel Rezig a orchestré ce qu’il a lui-même qualifié de « première du genre » : le départ simultané, depuis treize wilayas algériennes, de trente-cinq expéditions de produits « Made in Algeria » vers dix-neuf pays répartis sur cinq continents. De l’acier parti d’Arzew vers les quais italiens, des tomates cerises acheminées depuis les serres sahariennes d’El-M’Ghair jusqu’aux marchés espagnols, des appareils électroménagers embarqués à destination du Caire — cette journée se voulait la démonstration vivante, chiffrée et géolocalisée, que l’économie algérienne peut exister au-delà des hydrocarbures.

Une chorégraphie nationale en treize actes

La symbolique du lieu n’était pas fortuite. En choisissant Tizi-Ouzou pour point d’ancrage de la cérémonie officielle, entouré du wali Aboubakr Bousetta, d’ambassadeurs de plusieurs pays partenaires et d’élus locaux, le ministre entendait signifier que cette dynamique n’appartenait pas aux seules métropoles portuaires du littoral. Car l’arc géographique mobilisé ce jour-là est en effet saisissant : El-M’Ghair à l’est du Sahara, Biskra aux portes des Hauts-Plateaux, Relizane et Mostaganem à l’ouest, Jijel, Annaba, Skikda et Béjaïa au nord-est, Oran et Arzew à l’ouest, Alger via l’aéroport international Houari-Boumedièene, Bordj Bou Arreridj et Sétif au centre — autant de points de départ qui illustrent la volonté affichée de « territorialiser » la dynamique exportatrice. L’objectif déclaré est de « créer une concurrence entre les opérateurs économiques des différentes wilayas du pays », a précisé Rezig, ajoutant que des opérations similaires, impliquant un nombre encore plus grand de wilayas, deviendront une « tradition » à l’avenir. Pour le ministre, 2026 doit être « une année d’exportation par excellence », en application, a-t-il tenu à souligner, « des orientations du président de la République, M. Abdelmadjid Tebboune, visant à soutenir les exportations hors du secteur des hydrocarbures ».

De l’acier aux tomates cerises : un manifeste de la diversification

La liste des produits embarqués ce samedi constitue en elle-même un programme politique autant qu’économique. Tomates cerises, fruits frais, dattes, produits laitiers, articles de nettoyage, papier, matériaux d’emballage, appareils électroménagers, pièces détachées automobiles, céramique, ciment, clinker, fer à béton, produits sidérurgiques semi-finis — une palette délibérément large, qui entend démontrer l’étendue réelle du tissu productif national hors rente pétrolière. Mais la pièce maîtresse de l’opération reste le volet sidérurgique, dont l’ampleur a de quoi surprendre. Tosyali Algérie, le géant de l’acier implanté à Bethioua près d’Oran, a expédié en une seule journée pas moins de 26 500 tonnes de produits métallurgiques vers quatre marchés européens : 10 000 tonnes de brames d’acier semi-finies depuis Arzew vers l’Italie, 5 000 tonnes de tôles laminées à chaud depuis Oran vers l’Espagne, 4 500 tonnes de fer à béton vers le Royaume-Uni, et 7 000 tonnes supplémentaires depuis Mostaganem vers la Belgique. Dans un communiqué, le groupe a affirmé que « ces opérations reflètent les capacités industrielles et logistiques du complexe, ainsi que son engagement à respecter les normes internationales », renouvelant au passage « son engagement à soutenir la stratégie économique nationale et à contribuer durablement au rayonnement de l’industrie algérienne à l’international ». Autre percée notable dans le secteur : Algerian Qatar Steel a exporté pour la première fois de l’acier vers la République dominicaine, ouvrant un marché caribéen jusqu’ici totalement vierge de tout produit algérien de ce type.

L’électroménager et l’agroalimentaire à la conquête de leurs voisins

Sur le front de l’électroménager, trois grands noms de l’industrie nationale ont simultanément expédié leurs produits vers l’Afrique du Nord et l’Ouest : Brandt, filiale du groupe Cevital, Sinova — la coentreprise associant Samsung à des capitaux algériens — et Condor ont dirigé leurs exportations vers la Tunisie, la Mauritanie et l’Égypte. Ces marchés de proximité, culturellement et géographiquement accessibles, constituent les premières cibles naturelles d’une industrie encore en phase de consolidation, mais qui affiche désormais des ambitions clairement tournées vers l’international. Du côté agricole, c’est la wilaya d’El-M’Ghair qui a fourni l’un des moments les plus emblématiques de la journée. Depuis le groupe agricole « Champs du Sud », qui emploie plus de 250 jeunes sur dix hectares dans la daïra de Djamâa, quelque 80 tonnes de tomates ont pris la route vers l’Espagne via le port d’Oran, dont une première cargaison symbolique de 18 tonnes. Le wali de la wilaya a tenu à souligner que « les services concernés s’attèlent à accompagner les opérateurs agricoles et à leur offrir les facilités nécessaires pour atteindre les objectifs escomptés en termes de diversification de la production agricole ». À Tizi-Ouzou même, le ministre a lancé des expéditions de faïencerie à destination du Canada, du Sénégal et de la France, ainsi que des pièces détachées automobiles vers la Tunisie et la Libye, saluant au passage « le bond qualitatif accompli par la production nationale, qui lui permet désormais de conquérir des marchés à l’international grâce à sa qualité et sa compétitivité ».

Cinq continents et des marchés inédits

L’un des faits les plus significatifs de cette journée tient précisément à la géographie de ses destinations. Les dix-neuf pays récipiendaires couvrent cinq zones continentales : huit pays européens, cinq pays arabes et africains, auxquels s’ajoutent des marchés d’Asie, d’Amérique du Nord, d’Amérique du Sud et des Caraïbes. Kamel Rezig a insisté sur le fait que certains de ces marchés « n’avaient jamais accueilli de produits algériens », constituant ainsi des percées commerciales inédites qui élargissent substantiellement l’empreinte géographique des exportations nationales hors hydrocarbures. Cette dimension géopolitique autant que commerciale a conduit le ministre à présenter l’opération comme « une preuve des efforts déployés par le secteur, ainsi que par les agriculteurs, les industriels et les hommes d’affaires, en matière de maîtrise de la qualité », rappelant dans le même souffle que « les produits exportés doivent impérativement répondre aux normes internationales » — une exigence qui, si elle semble évidente, représente un défi réel pour de nombreuses PME algériennes encore en cours d’adaptation aux certifications requises par les marchés européens ou nord-américains.

La question de la durabilité

Derrière la mise en scène soignée de cette journée se pose inévitablement la question de sa pérennité. Des opérations d’exportation ponctuelles, aussi spectaculaires soient-elles, ne sauraient à elles seules constituer une politique commerciale extérieure cohérente et durable. Kamel Rezig a néanmoins réaffirmé « l’appui et le soutien de l’État à l’entreprise algérienne pour le développement de sa capacité d’exportation et le renforcement de la présence du produit national sur le marché international », laissant entendre que le dispositif d’accompagnement public sera maintenu et amplifié dans la durée. Le lancement, en marge de la cérémonie, du Salon national des fromages à Tizi-Ouzou — secteur à fort potentiel d’exportation encore largement inexploité — témoigne d’une volonté de travailler également sur les filières émergentes, au-delà des seuls grands groupes industriels. Ce que cette journée aura en tout cas démontré, c’est une capacité de coordination logistique nationale d’une ampleur nouvelle, mobilisant simultanément ports, aéroports, opérateurs privés et autorités de wilaya autour d’un objectif commun. Si cette mécanique parvient à s’installer dans la durée, à se doter d’infrastructures d’accompagnement solides et à intégrer davantage de PME dans sa dynamique, alors le pari de faire de 2026 « une année d’exportation par excellence » ne sera pas seulement une formule de tribune — il pourrait devenir le premier chapitre d’une histoire économique nouvelle pour l’Algérie. R.E

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