Une journée d’étude organisée lundi à Alger par la Banque d’Algérie a réuni plusieurs membres du gouvernement autour d’une instruction importante : désormais, toute banque, tout établissement financier et tout bureau de poste devra identifier précisément ses clients avant d’engager la moindre relation d’affaires. La mesure, formalisée par l’instruction n° 04-2026 du 30 avril dernier, donne corps à une exigence que le Groupe d’action financière internationale (GAFI). Le gouverneur de la Banque d’Algérie, Mohammed Lamine Lebbou, a présidé les travaux aux côtés des ministres des Finances, Abdelkrim Bouzred, du Commerce extérieur, Kamel Rezig, du Commerce intérieur, Amel Abdellatif, et des Postes et Télécommunications, Sid Ali Zerrouki.
L’instruction 04-2026 s’applique à l’ensemble du système bancaire ainsi qu’aux services financiers d’Algérie Poste — réseau qui compte, selon le ministre Zerrouki, plus de 30 millions de comptes bancaires et financiers en activité. Elle oblige les établissements concernés à identifier et vérifier l’identité de tout client, qu’il soit habituel ou occasionnel, à connaître l’origine de ses fonds, la nature de ses activités et ses habitudes transactionnelles, et ce avant toute ouverture de relation d’affaires.
Le texte s’inscrit dans le cadre du règlement n° 24-03 du 24 juillet 2024 relatif à la lutte contre le blanchiment d’argent, le financement du terrorisme et la prolifération des armes de destruction massive. En clair : le KYC — acronyme de Know Your Customer, ou « connaissance clientèle » — n’est plus une recommandation de bonne pratique. C’est une obligation légale assortie d’une procédure précise.
Un « contrat de confiance », pas un contrôle policier
Le directeur général du crédit et de la réglementation bancaire, Abdelhamid Bouloudnine, a tenu à dissiper une crainte courante chez les opérateurs économiques : le KYC ne vise pas à ficher les clients ni à compliquer leurs démarches. « Il ne s’agit ni d’une contrainte imposée aux opérateurs économiques ni d’une simple conformité à des exigences réglementaires », a-t-il affirmé, mais d’« un contrat de confiance fondamental, sur lequel repose le système financier moderne ». Il y voit un « investissement collectif à dimension stratégique, dont les retombées positives s’étendent à l’ensemble des parties concernées, du client à l’institution financière, jusqu’au renforcement de la solidité du système financier et au soutien à la stabilité de l’économie nationale dans son ensemble ».
Le gouverneur Lebbou a lui aussi insisté sur cet aspect : les nouvelles procédures « ne causeront aucune entrave aux clients des établissements concernés ». L’objectif déclaré est de faciliter l’accès aux services financiers tout en renforçant leur sécurité — deux impératifs qui, dans le discours des autorités algériennes, ne s’opposent plus.
Ce contexte réglementaire ne tombe pas du ciel. Depuis que l’Algérie a été inscrite sur la liste grise du GAFI en février 2023 — liste qui signale les pays sous surveillance renforcée en matière de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme —, Alger multiplie les réformes pour en sortir. Le GAFI exige notamment que les États membres disposent de mécanismes solides d’identification des clients bancaires et de traçabilité des flux financiers. L’instruction 04-2026 répond directement à ces exigences.
Le ministre des Finances a d’ailleurs précisé que les mesures prises par la Banque d’Algérie « s’inscrivent dans le cadre des dispositions de la loi de finances 2026 », notamment celles relatives à la régularisation volontaire de la situation fiscale des commerçants et des opérateurs économiques. La jonction est explicite : le KYC est l’outil bancaire qui accompagne la sortie de l’économie parallèle vers l’économie formelle.
La masse monétaire hors banques, cible centrale
Derrière le vocabulaire technocratique se dessine un enjeu économique de taille. Une part importante de la liquidité algérienne circule hors du système bancaire — dans les marchés informels, le commerce au noir, les transactions en espèces qui échappent à toute traçabilité. Le gouverneur Lebbou a explicitement mentionné la nécessité « d’attirer la masse monétaire circulant en dehors du secteur bancaire ». Le KYC, dans cette logique, est autant un outil de bancarisation qu’un instrument anti-blanchiment.
La ministre du Commerce intérieur a précisé que le dispositif devrait permettre « l’intégration des opérateurs actifs sur les marchés parallèles dans l’activité économique officielle » et offrir aux commerçants une voie pour régulariser leur situation fiscale. Le ministre Rezig a de son côté rappelé que son département a déjà, en collaboration avec l’association des banques et les douanes, procédé à l’assainissement de plus de 43 000 registres du commerce en 2020 et 2021, ce qui a permis de bloquer plus de 12 000 registres fictifs liés à des comptes bancaires actifs.
Concrètement, ce sont les agences bancaires qui devront traduire la réforme sur le terrain, face aux clients. Le ministre Bouzred a été clair : « Les banques et institutions financières sont aujourd’hui appelées à organiser de nombreuses réunions pour expliquer les nouvelles procédures de connaissance clientèle et préciser les modalités d’application de cette instruction à leurs employés, car ce sont les agences bancaires qui sont en contact direct avec les citoyens et les opérateurs économiques, notamment les commerçants. »
Le ministre Zerrouki, dont le portefeuille couvre Algérie Poste, a plaidé pour une application progressive, « en tenant compte des capacités des banques et de la nécessité de préparer leurs agences à accueillir un grand nombre de clients et de dépôts ». Le réseau postal représente en effet un point d’accès financier pour des millions d’Algériens qui n’ont pas de compte bancaire classique — ce qui en fait à la fois un levier d’inclusion et un défi logistique considérable. Sabrina Aziouez



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