Au-delà des images et des discours officiels, c’est sans doute cette atmosphère particulière qui restera dans les mémoires. Une parenthèse où musulmans et chrétiens se sont côtoyés naturellement — rappelant que le vivre-ensemble n’est pas, ici, un concept abstrait, mais une réalité quotidienne.
À l’aube d’une journée qui n’avait rien d’ordinaire, quelque chose d’inhabituel flottait dans l’air de la ville des jujubes. Dès les premières heures de la matinée, les forces de sécurité étaient en place aux abords des principaux axes et sur les hauteurs de la cité. Les regards se tournaient vers les routes empruntées par le cortège officiel et la rumeur, déjà, enflait : le pape Léon XIV était attendu. C’est dans cette atmosphère mêlant ferveur discrète, curiosité populaire et émotion palpable qu’Annaba a vécu, ce mardi, une journée hors du commun — la deuxième étape de la visite officielle que le souverain pontife effectue en Algérie, à l’invitation du président de la République, Abdelmadjid Tebboune.
Accueilli par des responsables locaux et gouvernementaux, le chef de l’Église catholique était accompagné, tout au long de cette étape annabie, par le ministre des Affaires étrangères et de la Communauté nationale à l’étranger, Ahmed Attaf, ainsi que par la ministre de la Culture et des Arts, Malika Bendouda— une présence officielle qui témoigne du double poids, diplomatique et culturel, accordé à cette visite historique.
Sur les trottoirs de la ville, dès l’aube, des groupes s’étaient formés. Certains étaient venus par conviction, d’autres par simple curiosité. Samir, 45 ans, résumait l’état d’esprit général : la visite du pape est selon lui « un événement important pour la ville » et « une opportunité de mettre en avant la véritable image du peuple algérien, connu pour ses valeurs d’hospitalité, de générosité et de tolérance ». Thameur, 23 ans, étudiant universitaire, confiait pour sa part que cette occasion suscite en lui « une immense curiosité et une soif d’en apprendre davantage sur les cultures des autres pays ». À quelques mètres de là, un quinquagénaire, appareil photo à la main, résumait l’événement d’une phrase : « C’est un moment historique, on ne pouvait pas rater ça. » Sonia, 38 ans, exprimait quant à elle sa fierté de voir Annaba accueillir un tel événement international, convaincue que l’Algérie est un pays de coexistence et que cette visite « le reflète véritablement ». Salim, 30 ans, habitant de l’antique Hippone, notait de son côté que la ville connaît « une activité intense ces derniers jours » et qu’en tant qu’Annabi, il se sent pleinement concerné par ce moment.
La circulation était partiellement interrompue, les déplacements ralentis, mais l’ambiance restait calme, presque solennelle. À mesure que les minutes passaient, l’excitation cédait progressivement la place à une forme de recueillement diffus.
Premier temps fort de la journée : la visite du site archéologique d’Hippone, qui abrite l’historique Basilique de la Paix. Guidé par la ministre de la Culture, le souverain pontife a reçu des explications exhaustives sur ce patrimoine millénaire. En geste symbolique fort, il a déposé une gerbe de fleurs puis planté un rameau d’olivier, issu de l’arbre de saint Augustin — figure tutélaire de la ville —, en signe de paix universelle. Le Pape a également écouté des extraits de musique et de chants du patrimoine algérien authentique, porteurs de messages d’amour et de coexistence, devant une assistance où la presse internationale et nationale était massivement représentée.
« Il y a de l’espérance »
Deuxième étape, non moins chargée en émotion : la maison d’accueil pour personnes âgées, gérée par les Petites Sœurs des Pauvres à la Basilique Saint-Augustin. À l’intérieur, loin de l’agitation extérieure, l’atmosphère était toute autre — silencieuse, intime. Léon XIV a pris le temps de saluer les résidents, d’échanger quelques mots, de poser un regard attentif sur chacun. Les pensionnaires, issus de différentes nationalités et confessions, ont célébré la venue du souverain pontife au rythme du chant Alaiki Mini Salam Ya Ardha Ajdadi (« Paix à toi, ô terre de mes ancêtres »), offrant un message de paix de l’Algérie au monde. Une femme âgée lui a serré la main, visiblement émue. Un sourire, quelques paroles, et l’instant semblait suspendu. Les chargés de l’établissement ont tenu à remercier publiquement le peuple algérien pour sa générosité et pour l’aide apportée à leurs pensionnaires, qui leur permet de poursuivre leur mission. Touché par les témoignages de résidents de confession chrétienne et musulmane réunis sous le même toit, le Pape a remercié les religieuses et les employés pour leur dévouement avant de prononcer quelques mots qui ont résonné comme une déclaration de foi en l’humanité : « Je pense que le Seigneur, depuis le Ciel, en voyant une maison comme celle-ci, où l’on s’efforce de vivre ensemble dans la fraternité, peut se dire : alors, il y a de l’espérance. »
Clou de cette journée annabie, le pape Léon XIV a ensuite présidé une messe à la Basilique Saint-Augustin, perchée sur les hauteurs de la ville, devant un parterre de fidèles réunis dans un édifice intimement lié à la mémoire du grand théologien berbère du IVe siècle, né précisément à Thagaste, aujourd’hui Souk Ahras, et mort évêque d’Hippone.
Dans les rues d’Annaba, une fois le cortège passé, la vie a progressivement repris son cours. Les discussions s’animaient dans les cafés. « Ce n’est pas tous les jours qu’on voit un pape ici », lançait un jeune, amusé. D’autres évoquaient davantage le message porté par cette visite, insistant sur l’importance du dialogue interreligieux et du respect mutuel. Près de la basilique, plusieurs visiteurs s’étaient arrêtés pour photographier le site ; dans la vieille ville, d’autres avaient préféré suivre pas à pas le parcours du pape, illustrant l’implication spontanée des Annabis dans la réussite de cet événement à la double dimension religieuse et culturelle. Au-delà des images et des discours officiels, c’est sans doute cette atmosphère particulière qui restera dans les mémoires. Une journée où la ville, d’ordinaire animée par son rythme habituel, a marqué une pause. Une parenthèse rare, faite de regards, de silences et de moments partagés, où musulmans et chrétiens se sont côtoyés naturellement — rappelant que le vivre-ensemble n’est pas, ici, un concept abstrait, mais une réalité quotidienne. Le soir est tombé sur Annaba, les barrages se sont levés, la circulation a repris. Mais dans les esprits, la journée continuait de résonner, comme l’écho discret d’un moment que beaucoup savaient déjà, dès l’aube, ne pas être ordinaire. S.C.


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