Ce que l’on croyait être un simple réseau de narcotrafic se révèle être quelque chose de beaucoup plus inquiétant. Les tunnels clandestins reliant le Maroc à l’Espagne via Ceuta, dont l’existence avait défrayé la chronique lors de leur découverte récente, ne servaient pas uniquement à acheminer du haschich marocain vers le marché européen. Selon des révélations publiées mercredi par le média espagnol La Gaceta, s’appuyant lui-même sur les investigations du quotidien La Razon et sur des sources juridiques et policières, ces infrastructures souterraines constituaient de véritables autoroutes du crime, polyvalentes et lucratives : drogues, armes et migrants clandestins y transitaient par le même chemin, sous la direction d’un réseau criminel d’une sophistication redoutable.
Une infrastructure à plusieurs étages pour un trafic à plusieurs visages
Les spécialistes consultés par La Razon sont unanimes, et leur verdict est sans appel : « En plus des substances illicites, ces tunnels souterrains facilitaient également le transport d’armes et même de migrants qui versaient d’importantes sommes d’argent aux organisations. » Une conclusion que La Gaceta présente non pas comme une hypothèse marginale, mais comme une pratique « plus répandue au sein des réseaux criminels » — autrement dit, une réalité structurelle du crime organisé transfrontalier dans cette zone géographique sous haute tension. Cette thèse trouve un écho direct dans les soupçons de sources policières espagnoles, qui évoquent des incidents récents où des migrants sont apparus sans que leur itinéraire d’entrée n’ait pu être précisément reconstitué — alimentant l’idée que ces galeries souterraines servaient de voie de passage discrète pour des flux humains aussi bien que pour des marchandises illicites.
Mustapha Chairi Brouzi, le « roi des tunnels »
Au cœur du dispositif, un homme que les écoutes téléphoniques ont permis aux enquêteurs de l’Unité de lutte contre les stupéfiants et le crime organisé, l’UDYCO, d’identifier. Il s’agit du dénommé Mustapha Chairi Brouzi, de nationalité marocaine, surnommé le « roi des tunnels », et considéré comme le chef présumé du réseau. Ce surnom n’a rien d’exagéré au regard de ce que l’enquête a mis au jour. « D’après l’enquête, cet individu aurait piloté la construction d’une infrastructure à plusieurs niveaux particulièrement complexe, équipée de systèmes de poulies et de grues capables de transporter jusqu’à huit tonnes de stupéfiants par mois », rapporte La Gaceta. Huit tonnes mensuelles : un volume qui donne la mesure de l’industrialisation du trafic et de l’investissement consenti dans ces galeries clandestines. L’enquête a déjà impliqué près de trente personnes, « chacune ayant un rôle spécifique au sein du réseau, allant de la logistique et de la planification au stockage et au transport de stupéfiants », selon le rapport de l’UDYCO. Une organisation verticale, cloisonnée, qui ressemble davantage à une entreprise criminelle structurée qu’à un réseau artisanal de passeurs.
Une affaire qui monte en juridiction
Sur le plan judiciaire, l’affaire a rapidement dépassé le cadre local. Le tribunal de Ceuta, initialement saisi, s’est déclaré incompétent en raison de l’ampleur des faits, et l’affaire a été transférée à l’Audience nationale — la juridiction espagnole compétente pour les crimes graves à dimension nationale ou internationale. Le président du Tribunal central a ordonné l’ouverture d’une enquête distincte afin de poursuivre les investigations complémentaires demandées par le Parquet. Quant au tunnel lui-même, La Gaceta précise que certains enquêteurs pensent que « la structure en question a commencé à fonctionner après la fermeture du bâtiment industriel du parc industriel de Tarajal, où se situait l’entrée du tunnel » — suggérant une capacité d’adaptation et de résilience du réseau face aux opérations policières antérieures. L’enquête se poursuit, mais ce qui est déjà établi suffit à dessiner le portrait d’un crime organisé transfrontalier qui a transformé le sous-sol de Ceuta en infrastructure criminelle multifonctionnelle, au nez et à la barbe des autorités espagnoles biaisées par ce qui ressemble à une complicité de l’autre côté de la frontière. Azzedine Belferag


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