Dimanche matin, des sources journalistiques faisaient état du décès du ministre de la Défense, Sadio Camara, emporté par ses blessures. Cerveau du coup d’État d’août 2020 contre le président Ibrahim Boubacar Keïta, artisan du second putsch d’août 2021 qui avait consolidé la mainmise de la junte sur la transition, il incarnait à lui seul la logique du régime : les armes d’abord, tout le reste après.
Le Mali a vécu samedi l’une des journées les plus violentes de son histoire récente. Des attaques coordonnées ont frappé simultanément Bamako, Kati, Kidal et Gao, mêlant combats urbains, explosions près de l’aéroport de la capitale et offensive dans le nord du pays. Le résultat, en quelques heures : un pays mis à nu, une junte militaire dépassée par la situation et un régime qui récolte aujourd’hui ce qu’il a semé depuis cinq ans de mauvaises décisions. Dimanche matin, des sources journalistiques faisaient état du décès du ministre de la Défense, Sadio Camara, emporté par ses blessures.
Le général Camara n’était pas un personnage ordinaire dans l’architecture du pouvoir à Bamako. Cerveau du coup d’État d’août 2020 contre le président Ibrahim Boubacar Keïta, artisan du second putsch d’août 2021 qui avait consolidé la mainmise de la junte sur la transition, il incarnait à lui seul la logique du régime : les armes d’abord, tout le reste après. Sa résidence de Kati, ville-garnison qui abrite la principale base militaire du pays, a été directement visée lors des attaques de samedi. Symbole fort : l’homme qui avait misé sur la force brute pour régler les problèmes du Mali a fini par en payer le prix sur son propre terrain.
Les opérations de samedi ont été revendiquées conjointement par le Front de libération de l’Azawad et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, affilié à Al-Qaïda. Deux organisations aux agendas distincts — l’une séparatiste et touarègue, l’autre djihadiste — qui ont choisi de coordonner leurs frappes contre un ennemi commun, un fait inédit jusque-là ! À Kidal, la FLA a annoncé avoir repris le contrôle total de la ville, ne laissant qu’une poche de résistance composée de soldats maliens et de mercenaires russes de l’Africa Corps retranchés dans un ancien camp de la Minusma. Par ailleurs, un accord aurait été conclu entre les forces azawadies et les éléments de l’Africa Corps pour garantir leur retrait sans combats de Kidal. Un hélicoptère militaire aurait été abattu en direction de Gao. À Bamako même, de lourdes explosions ont retenti dès l’aube près de l’aéroport de Sénou et dans les faubourgs de la capitale. Le gouverneur de la ville a imposé un couvre-feu de neuf heures du soir à six heures du matin. L’ambassade américaine a appelé ses ressortissants à se mettre à l’abri. Face à ce tableau, le général Assimi Goïta a affiché la sérénité de circonstance, affirmant que la situation était « totalement sous contrôle ». Mais l’armée n’avait toujours pas publié de bilan opérationnel en fin de journée, les combats se poursuivaient dans plusieurs quartiers de la capitale, et le flou officiel persistait sur le sort du ministre de la Défense. Le discours de maîtrise sonnait creux.
Les conséquences d’une politique irréfléchie
Pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui au Mali, il faut remonter à ce qu’Alger avait patiemment construit et ce que Bamako a délibérément détruit. L’accord d’Alger de 2015, fruit d’une médiation algérienne appuyée par la communauté internationale, offrait au Mali un cadre politique pour réconcilier le nord et le sud, intégrer les communautés touarègues dans les institutions et priver les groupes armés de leur vivier de recrutement. Ce n’était pas un accord parfait. Mais c’était un point de départ sérieux, négocié sur plusieurs années avec toutes les parties concernées. Goïta l’a unilatéralement abandonné en 2023, au motif qu’il fallait reprendre Kidal par la force. Kidal est tombée aux mains de la FLA quelques mois plus tard. Le Mali se retrouve aujourd’hui exactement là où il était avant 2015, mais avec des groupes armés plus aguerris, une population plus épuisée et un État plus délégitimé que jamais.
Le bilan de cinq ans de gouvernance militaire est accablant. Sur le plan politique, Goïta a dissous les partis, repoussé indéfiniment les élections et s’est octroyé un mandat de cinq ans renouvelable à l’issue du dialogue national de mai 2024 — tenu trois mois après l’expiration de son propre calendrier de transfert du pouvoir aux civils. Sur le plan sécuritaire, le partenariat avec les mercenaires russes de Wagner, rebaptisés Africa Corps, n’a pas pacifié le nord : il y a simplement ajouté de nouvelles accusations de crimes contre les populations civiles, sans résoudre aucune des causes profondes du conflit. Sur le plan économique, le blocus imposé depuis septembre 2025 par le JNIM autour de Bamako a engendré des pénuries de carburant et de denrées de première nécessité qui étranglent le quotidien d’une population réduite à survivre.
Ce que le peuple malien demandait en 2020, lorsqu’il était descendu massivement dans les rues contre Keïta, c’était une gouvernance propre, une souveraineté réelle et une sécurité digne de ce nom. Goïta avait repris ces mots à son compte. Il avait rompu avec Paris, chassé les soldats français, affiché une rhétorique panafricaine qui avait séduit une partie de l’opinion continentale. Mais derrière le discours, la pratique a rapidement montré ses limites : même centralisation du pouvoir, même mépris pour les consultations politiques, même refus d’une solution négociée avec le nord, et une dépendance vis-à-vis de Moscou qui remplace simplement une tutelle étrangère par une autre.
Ce qui se passe au Mali n’est pas une affaire lointaine. Le Mali partage avec l’Algérie une longue frontière commune et une histoire de coopération sécuritaire ancienne. La déstabilisation du pays signifie concrètement davantage de flux d’armes, de combattants et de populations déplacées aux portes du Sahara algérien. Alger avait joué le jeu de la diplomatie, investi des années dans la médiation, obtenu un accord signé par toutes les parties. Voir cet accord jeté aux oubliettes au nom d’une aventure militaire dont on mesure aujourd’hui les conséquences dramatiques est amère. Elle dit quelque chose d’essentiel : la stabilité du Sahel ne se décrète pas par des coups de force, elle se construit patiemment, par le dialogue, avec tous les acteurs concernés. C’est ce que l’Algérie avait compris. C’est ce que Bamako a choisi d’ignorer. Cinq ans après les putschs, le Mali ne s’est pas rapproché de la paix. Il s’en est éloigné. Lyes Saïdi



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