Paris-Alger : la valse des contraires

La relation franco-algérienne, fleuve tumultueux aux courants contraires, connaît un nouveau soubresaut. Paris a annoncé vendredi le retour de son ambassadeur, Stéphane Romatet, à Alger après plus d’un an d’absence, avec pour mission de « restaurer un dialogue efficace ». Un geste diplomatique fort, doublé d’une visite à haute portée symbolique : celle de la ministre déléguée aux Armées, Alice Rufo, venue à Sétif commémorer, aux côtés des autorités algériennes, la sanglante répression coloniale du 8 mai 1945 et qui a fait plus de 45000 morts, tous des civils sortis manifester pacifiquement. Mais derrière cette main tendue se cache une réalité plus complexe, faite de tensions migratoires persistantes, de drames humains et d’impératifs économiques qui rappellent que la mémoire et la realpolitik avancent rarement au même pas.

La volonté affichée par l’Élysée est claire : apaiser. Le président français entend accorder « une attention prioritaire » au dossier du journaliste français Christophe Gleizes, emprisonné en Algérie depuis juin 2025. Sa famille, en renonçant au pourvoi en cassation, a ouvert la voie à une possible grâce présidentielle, transformant le sort d’un homme en baromètre des relations bilatérales. Le déplacement de la ministre à Sétif se veut la preuve de cette volonté « de traiter des relations entre la France et l’Algérie avec honnêteté ». Une démarche délicate, tant le souvenir de ce « tournant décisif » dans l’histoire de la lutte pour l’indépendance reste une plaie à vif. Côté algérien, la commémoration supervisée par le ministre des Moudjahidine, Abdelmalek Tacherift, rappelle la violence des faits : des « massacres » d’une « sauvagerie inouïe », qui ont fait « plus de 45 000 martyrs » parmi des manifestants pacifiques. C’est sur cette mémoire douloureuse que la France tente aujourd’hui de poser un geste de réconciliation.

Pourtant, au même moment, une autre réalité, plus âpre, se joue dans les centres de rétention administrative français. Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a confirmé jeudi la reprise des expulsions de ressortissants algériens en situation irrégulière, un dossier qui avait empoisonné la relation sous son prédécesseur, Bruno Retailleau. Cette annonce, si elle témoigne d’une reprise de la coopération consulaire, jette une lumière crue sur la transactionalité d’une relation où la question migratoire reste un levier de pression permanent.

Cette reprise intervient après une période de gel et de tensions extrêmes, qui a culminé entre 2024 et 2025. Plusieurs épisodes ont alimenté cette crise : la reconnaissance par Paris de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, pomme de discorde majeure pour Alger ; l’arrestation en Algérie de l’écrivain algérien Boualem Sansal, depuis gracié ; et surtout l’affaire Amir DZ, un youtubeur algérien réfugié en France et bénéficiant de la protection de Paris et dont l’enlèvement supposé en France aurait impliqué un agent consulaire algérien arrêté et sa détention prolongée arbitrairement en dépit de son statut diplomatique, déclenchant une crise diplomatique sans précédent avec l’expulsion réciproque de douze agents diplomatiques de chaque pays en avril 2025. C’est dans ce contexte de méfiance que s’inscrit la difficile détente actuelle.

Cette valse diplomatique se déroule enfin sur un fond de tensions économiques et d’enjeux humains considérables. Alors que le déficit commercial de la France se creusait de nouveau en mars pour atteindre 6,9 milliards d’euros, plombé par une facture énergétique qui a bondi de 1,6 milliard en un mois, la nécessité de maintenir des relations stables avec un fournisseur de gaz naturel aussi crucial que l’Algérie, qui assure environ 8 % des importations françaises, relève de l’évidence stratégique. Au-delà des chiffres, la relation franco-algérienne affecte directement la vie de près de quatre millions de binationaux et de personnes d’origine algérienne en France, dont les destins sont intimement liés à la qualité du dialogue entre les deux capitales. Enfin, malgré les désaccords, la coopération sécuritaire, notamment dans la lutte contre le terrorisme au Sahel, demeure un pilier incontournable d’une relation condamnée à se poursuivre.

Entre la mémoire des massacres de Sétif et le crime contre l’humanité perpétré durant les 132 ans de colonisation par la France, la froide mécanique des expulsions et les impératifs d’une balance commerciale en souffrance, la relation franco-algérienne continue d’osciller. Le retour de l’ambassadeur marque une volonté de dialogue, mais les dossiers qui fâchent demeurent, rappelant que chaque pas en avant dans ce face-à-face historique est conditionné par un équilibre fragile, où le poids du passé et les exigences du présent ne cessent de se confronter. Azzedine Belferag

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