La relation franco-algérienne, fleuve tumultueux aux courants contraires, connaît un nouveau soubresaut. Paris a annoncé vendredi le retour de son ambassadeur, Stéphane Romatet, à Alger après plus d’un an d’absence, avec pour mission de « restaurer un dialogue efficace ». Un geste diplomatique fort, doublé d’une visite à haute portée symbolique, celle de la ministre déléguée aux Armées, Alice Rufo, venue à Sétif commémorer, aux côtés des autorités algériennes, la sanglante répression coloniale du 8 mai 1945. Mais derrière cette main tendue se cache une réalité plus complexe, faite de tensions migratoires persistantes, de drames humains et d’impératifs économiques qui rappellent que la mémoire et la realpolitik avancent rarement au même pas.
Le message adressé par le président Abdelmadjid Tebboune à l’occasion de cette journée nationale de la Mémoire donne la pleine mesure de la profondeur du fossé. Il y décrit « l’un des plus atroces massacres et crimes de génocide contre l’humanité de l’époque contemporaine », une « page profondément empreinte de la haine coloniale » et « qui traduit une déchéance morale dépourvue de toute valeur civilisationnelle ». Le chef de l’État fustige directement « des milieux extrémistes qui continuent jusqu’à aujourd’hui de se vanter et de défendre en brandissant, toute honte bue, le mensonge du +colonialisme porteur de civilisation et de progrès+ ». Pour le président Tebboune, les faits sont établis, les massacres du 8 mai 1945 sont un « génocide perpétré contre des Algériens sans défense », des « scènes insoutenables, indélébiles de l’Histoire, qui accablent leurs auteurs d’infamie et d’opprobre ».
C’est sur ce champ de mines mémoriel que la ministre française déléguée aux Armées a marché, en déposant une gerbe de fleurs devant la stèle commémorative de Sétif. Sa déclaration se veut une réponse directe à l’exigence algérienne de vérité : « il faut faire preuve de courage pour regarder l’histoire en face telle qu’elle s’est réellement déroulée, dans le respect de la Mémoire de l’Algérie ». Une phrase qui, si elle marque une évolution, se heurte immédiatement à une autre réalité, plus âpre, celle de la gestion des flux migratoires, véritable baromètre des tensions bilatérales.
Le ministre français de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a ainsi confirmé la reprise des expulsions de ressortissants algériens en situation irrégulière, un dossier qui avait empoisonné la relation sous son prédécesseur, Bruno Retailleau. Tout en affirmant vouloir sortir de la « logique de bras de fer », il a rappelé la nécessité d’un « dialogue exigeant ». « On doit avoir des relations avec l’Algérie en matière de sécurité et en matière migratoire. On ne peut pas ne pas avoir de relations avec l’Algérie », a-t-il martelé, illustrant la dépendance pragmatique de Paris vis-à-vis d’Alger sur ces questions.
Cette reprise intervient après une période de gel et de tensions extrêmes, qui a culminé entre 2024 et 2025. Plusieurs épisodes ont alimenté cette crise, accentuée par les enjeux de politique intérieure française, la reconnaissance par Paris de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, pomme de discorde majeure pour Alger, l’arrestation en Algérie de l’écrivain Boualem Sansal, depuis gracié, et surtout l’affaire Amir DZ, du nom de ce youtubeur dont l’enlèvement supposé en France aurait impliqué un agent consulaire algérien et son arrestation arbitraire en dépit de son statut diplomatique, déclenchant une crise diplomatique sans précédent avec l’expulsion réciproque de douze agents diplomatiques de chaque pays en avril 2025.
Cette valse se déroule enfin sur fond d’enjeux humains et économiques considérables. Alors que le déficit commercial de la France se creusait à 6,9 milliards d’euros en mars, la nécessité de maintenir des relations stables avec l’Algérie, qui assure environ 8 % des importations françaises de gaz, relève de l’évidence stratégique. Au-delà des chiffres, la relation franco-algérienne affecte directement la vie de près de quatre millions de binationaux et de personnes d’origine algérienne en France, dont les destins sont intimement liés à la qualité du dialogue entre les deux capitales. Enfin, malgré les désaccords, la coopération sécuritaire, notamment dans la lutte contre le terrorisme au Sahel, demeure un pilier incontournable.
Le président Tebboune conclut son message sur la mémoire en affirmant que les sacrifices algériens demeureront « présents, dans tous leurs détails, dans le dossier de la Mémoire, qui constitue l’un des fondements essentiels pour bâtir des relations affranchies de la glorification outrancière d’une époque coloniale sombre et injuste, ainsi que d’un discours extrémiste prisonnier d’une nostalgie illusoire et révolue ». Un avertissement autant qu’une feuille de route, qui rappelle que pour Alger, le chemin vers un dialogue apaisé passe obligatoirement par le respect de son histoire. Entre les gestes symboliques et les sempiternels retournements français, les dures réalités, la France ne semble toujours pas avoir compris la leçon, celle de reconnaitre ses crimes coloniaux commis en Algerie sous differentes formes allant du génocide, à l’aliénation de tout un peuple et à la spoliation de ses biens. La France se doit de faire plus d’efforts pour faire amende honorable. R.N




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