L’Algérie fait de l’énergie le principal instrument de sa politique africaine. Sonatrach et Sonelgaz sont les bras armés de cette ambition, déployés désormais d’Afrique de l’Ouest jusqu’à l’Afrique australe, du Sahel jusqu’à la Corne du continent. Le tout adossé à une diplomatie présidentielle qui multiplie les visites et les mémorandums à un rythme inhabituel pour le pays.
En quelques jours, des experts nigériens ont visité les installations de Sonatrach à Boumerdes, une délégation ivoirienne a été reçue par Sonelgaz à Alger, le Premier ministre tchadien a rencontré des ingénieurs algériens à N’Djamena pour lancer une centrale de 40 mégawatts, et le président angolais a signé onze accords avec son homologue algérien — dont plusieurs dans les hydrocarbures. Ce n’est pas une série de coïncidences. C’est une stratégie. L’Algérie fait de l’énergie le principal instrument de sa politique africaine. Sonatrach et Sonelgaz sont les bras armés de cette ambition, déployés désormais d’Afrique de l’Ouest jusqu’à l’Afrique australe, du Sahel jusqu’à la Corne du continent. Le tout adossé à une diplomatie présidentielle qui multiplie les visites et les mémorandums à un rythme inhabituel pour le pays.
La visite d’une délégation du ministère nigérien du Pétrole en Algérie, du 9 au 18 mai, illustre bien la méthode. Le rapprochement entre l’Algérie et le Niger dans le domaine de l’énergie sera bénéfique pour les deux parties. Pour l’Algérie, cette démarche s’inscrit dans le cadre de sa stratégie pour le développement de la coopération énergétique intra-africaine. Les experts nigériens ont sillonné les structures de l’ENAGEO, visité l’Institut algérien du pétrole et tenu des séances de travail avec les dirigeants de Sonatrach. Au menu : exploration, géophysique, formation et cadres réglementaires.
Ce déplacement s’inscrit dans une dynamique plus large, relancée après des mois de tensions diplomatiques. Après avoir rétabli leurs relations diplomatiques, l’Algérie et le Niger passent aux actes dans leur coopération, avec la part du lion au secteur de l’énergie. Déjà scellé lors de la visite du général Tiani à Alger à la mi-février, le retour à la normale entre les deux pays est concrétisé par le lancement de plusieurs projets communs à l’occasion de la tenue à Niamey, les 23 et 24 mars 2026, de la deuxième session de la Grande commission mixte.
Le dossier le plus attendu reste le gazoduc transsaharien (TSGP), vieux projet qui relie dans sa trajectoire le Nigeria, le Niger et l’Algérie avant de rejoindre l’Europe. À la suite de la visite officielle du président du Niger en Algérie les 15 et 16 février 2026, les autorités algériennes ont annoncé la relance effective du projet. Le président algérien a déclaré : « Nous avons convenu de lancer le projet de construction du gazoduc traversant le territoire nigérien. Immédiatement après le Ramadan, les procédures pratiques seront engagées pour entamer les travaux. Le groupe Sonatrach va prendre les choses en main. » Côté Sonelgaz, les équipes sont déjà sur le terrain : une équipe d’experts du groupe s’est rendue le 27 février 2026 à Niamey pour lancer les premières inspections de terrain en vue de la réalisation d’une centrale électrique destinée à NIGELEC, la société nigérienne de l’électricité.
N’Djamena est un autre chantier énergétique. Le Premier ministre tchadien Allah-Maye Halina a reçu une délégation de Sonelgaz pour examiner la phase préparatoire d’un projet de centrale électrique de 40 mégawatts, décrit comme « stratégique » par le chef du gouvernement tchadien, qui a salué « l’expertise dont dispose le groupe dans les domaines de la production, du transport et de la distribution de l’électricité ». La délégation algérienne, de son côté, a réaffirmé l’engagement du groupe à concrétiser le projet « selon les plus hauts standards techniques et dans les délais impartis ». Une façon de dire que la crédibilité algérienne sur ce terrain est désormais une question de réputation.
Côte d’Ivoire, Somalie et Mauritanie
La même semaine, Sonelgaz recevait à Alger une délégation ivoirienne de haut niveau pour examiner la coopération dans le transport de l’électricité. Les échanges ont porté sur la maintenance prédictive par intelligence artificielle, la gestion des perturbations réseau et l’intégration des énergies renouvelables dans le système national. Les cadres ivoiriens ont visité le Centre national de commandement et la station de transformation de Baraki. Ils ont exprimé leur satisfaction sur « le niveau d’expertise et la compétence technique de Sonelgaz » et ont confirmé leur volonté de renforcer la coopération dans ce domaine.
Plus à l’est, le ministre des Hydrocarbures Mohamed Arkab a reçu son homologue somalien Ali Youssef Ali en visite à Alger. Les discussions ont porté sur l’exploration et la production de pétrole et de gaz en Somalie, dont les opérations débutent en 2026, et sur l’intérêt de Mogadiscio pour l’expertise algérienne. Arkab a renouvelé, « en exécution des orientations du président Tebboune, la disposition de l’Algérie à soutenir la République fédérale de Somalie et à l’accompagner par son expérience dans le domaine des hydrocarbures, dans le cadre de la coopération africaine et de la coopération Sud-Sud ».
Alger se dit également prêt à accompagner la Mauritanie dans le développement de son secteur énergétique. Le ministre des Hydrocarbures a récemment réaffirmé que l’Algérie était « prête à poursuivre, par le biais de Sonatrach, le développement industriel du pétrole et du gaz en Mauritanie », par le partage d’expertise dans les projets d’exploration et de production.
L’Angola, partenaire stratégique au Sud
La visite d’État du président angolais João Lourenço à Alger le 11 mai a donné une autre dimension à cette offensive diplomatico-énergétique. Les échanges commerciaux entre les deux pays restaient très faibles — 1,33 million de dollars d’exportations algériennes pour 131 000 dollars d’importations angolaises. Afin de rééquilibrer et de diversifier leurs relations, onze accords ont été signés lors de cette rencontre sur des secteurs de l’énergie, les mines, l’agriculture, la pharmacie et le transport aérien.
Lourenço a tenu à rappeler une dette symbolique : « Nous nous souvenons encore que les premiers ingénieurs et cadres du secteur de l’énergie ont été formés ici, en Algérie. Certains d’entre eux occupent encore aujourd’hui des postes de cadres au sein de notre compagnie nationale Sonangol, y compris au niveau de la direction de l’entreprise », a-t-il déclaré devant les deux chambres du Parlement algérien. Il a ajouté : « Nous souhaitons explorer toutes les opportunités que présentent nos deux pays sans exception, car nous sommes convaincus que l’Angola et l’Algérie ont la capacité de contribuer de manière significative non seulement au développement de leurs pays respectifs, mais aussi au développement de notre continent africain en général, notamment dans les secteurs de l’énergie et de l’industrie. »
Sonelgaz, de 14 à combien de pays ?
À l’occasion de la Foire commerciale intra-africaine à Alger en septembre 2025, Sonelgaz avait signé une dizaine de conventions et de mémorandums. Ses filiales intervenaient déjà dans 14 pays africains. De nouvelles discussions étaient alors en cours concernant le Bénin, le Sénégal, le Cap-Vert, la Tanzanie et le Mozambique. Le PDG de Sonelgaz-Engineering a effectué le 18 février 2026 une visite de travail au Mozambique destinée à soutenir et développer la coopération dans le secteur de l’électricité. Le groupe développe en parallèle l’exportation de matériels électriques fabriqués en Algérie — transformateurs, câbles, compteurs électroniques, pièces de rechange — destinés à des marchés comme le Sénégal, la Gambie, la Guinée-Bissau ou le Cap-Vert. Fort de capacités de production dépassant 25 000 mégawatts, Sonelgaz entend consolider sa position de futur hub énergétique régional.
Ce déploiement répond à une logique double. D’un côté, l’Algérie cherche à valoriser une expertise accumulée en soixante ans de gestion des hydrocarbures et des réseaux électriques — une ressource exportable. De l’autre, elle construit des relais politiques sur le continent. La diplomatie de l’énergie permet à Alger de reprendre pied en Afrique sans avoir à renoncer au principe de non-ingérence qui reste le socle de sa doctrine extérieure, mais offre aussi un bel exemple de coopération Sud-Sud assis sur le partage des gains, de l’expertise et des savoir-faires et l’opportunité pour des pays riches en ressources, mais pauvres en couverture énergétique de reprendre leur destin en main.
Samira Ghrib


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