Sansal, un actif toxique pour Paris

Il a fallu cinq mois. Cinq mois pour que la France réalise qu’elle avait misé sur le mauvais cheval. Le 25 avril, à quelques heures de son intronisation à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, Boualem Sansal a lâché, sur une chaîne de grande audience (LCI), que la France, c’était «fini» pour lui. Il envisage désormais de s’installer en Belgique, «si les Belges veulent bien de lui», a-t-il lui-même précisé.
La déclaration a provoqué un court-circuit dans les rédactions parisiennes. Du jour au lendemain, l’«académicien», le «chantre de la liberté d’expression», le «grand écrivain français» que toute la classe politique avait bruyamment défendu est redevenu, dans les manchettes, «l’écrivain algérien». Sans autre qualificatif. Le changement d’étiquette est révélateur : il dit moins ce que Sansal est que ce que Paris a décidé qu’il n’était plus.
Ce retournement n’est pas tombé du ciel. Il s’est construit à coup de maladresses accumulées. D’abord, le départ de Gallimard — l’éditeur qui l’avait soutenu tout au long de son incarcération — pour rejoindre les éditions Grasset, propriété de Vincent Bolloré, figure tutélaire de l’extrême droite médiatique française. La transaction, selon des informations circulant dans la presse française, aurait été conclue pour la somme d’un million d’euros. L’information a fait l’effet d’une douche froide chez ceux qui avaient mouillé leur chemise pour lui. Dans la foulée, 130 auteurs ont quitté Grasset, dont le directeur historique Olivier Nora, en désaccord avec la ligne éditoriale du nouveau propriétaire. Sansal, lui, a gardé le silence — ce même silence qu’il observe avec constance dès qu’il s’agit de se positionner sur les dérives de l’extrême droite qui l’a adopté.
Car c’est là que le bât blesse. Sansal s’est laissé photographier aux côtés de Philippe de Villiers, l’une des figures les plus droitières du paysage politique français. Il a affiché une proximité ostentatoire avec les cercles qui instrumentalisent sa notoriété pour nourrir une hostilité systématique envers l’Algérie et l’islam. Et quand la presse française commence à pointer ces contradictions, il crie à l’«insulte».
À Alger, on observe la scène sans étonnement. L’analyste politique Hakim Boughrara l’a dit sans ambages dans les colonnes du quotidien El Khabar : «Sa mission est terminée.» Selon lui, Sansal a été mobilisé depuis longtemps par certains cercles français «dans le cadre de tentatives d’infiltration de l’Algérie», et ce qu’il traverse aujourd’hui n’est que la suite logique d’une opération dont il n’a jamais été le vrai maître. Les mêmes milieux qui l’ont propulsé sur le devant de la scène se préparent à l’élection présidentielle française de 2027 et réorganisent leur dispositif. Sansal, dont la date de péremption est dépassée, n’entre plus dans les calculs.

Traitre un jour, traître toujours

En France aussi, le désenchantement est patent. Le journaliste Jean-Michel Aphatie a résumé la situation en termes qui n’ont pas besoin d’être commentés : «Manipulé de bout en bout par un comité de soutien fantoche au service de CNews, otage de l’extrême droite éditoriale et politique, Boualem Sansal en veut à la France entière, qui pourtant l’a protégé et a même facilité son élection à l’Académie française. Étonnant, non ?» L’entrepreneur Arnaud Bertrand, sur le réseau X, a tiré la conclusion que beaucoup pensent sans l’écrire : «La France a acheté un traître et s’étonne d’en avoir eu un.»
Zoheir Rouis, vice-président du parti Jil Jadid, a formulé ce que nombre d’Algériens pensent depuis le début de l’affaire : «On dit bien : traître un jour, traître toujours. Que ceux qui s’en sont servis pour déverser leur algérophobie boivent le calice jusqu’à la lie.»
Le calice, en effet, est amer. Paris avait consenti à une tension diplomatique sérieuse avec Alger pour obtenir la libération d’un homme qui va de félonie en retournement de veste. Il a a insulté son pays d’origine et le combat de son peuple pour la liberté, tenté de donner du crédit aux thèse expansionnistes du voisin marocain. En France, à peine rendu à la liberté, il a trahi Gallimard, insulté la France et préparé ses valises pour Bruxelles. Reste à savoir si les Belges, eux, ont lu la notice avant d’ouvrir la porte. AZZEDINE BELFERAG

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